jeudi 19 mars 2026

 

 

 

Andrée - Urielle - Chapitre 5 – Bleu – jouet – dispute

 

« Sœur Marie-Angélique, que tenez-vous en main ? Montrez ! »

Urielle sursaute. Elle n’avait ni vu ni entendu venir mère Marthe. Elle se résout à se faire fouiller par le regard de fouine, céruléen délavé et glacé de la supérieure, s’attend à l’une de ses remarques cinglantes.
Mère Marthe avait remplacé la douce et souriante mère Jeanne-Marie au décès de cette dernière. Le contraste était frappant. De l’avis général, inexprimé mais patent, la communauté n’avait pas gagné au change.
Devant l’air aussi outré qu’interloqué de mère Marthe, Urielle précise :
« C’est un tamagotchi, ma mère. Je l’ai confisqué à une élève qui … »
« Et en quoi cette horreur vous inspire-t-elle dans votre foi et vos principes religieux, ma fille ? Donnez-le-moi. Il finira dans la poubelle ».
Urielle serre la main sur le petit animal virtuel. Son bleu électrique, agressif n’a pas favorisé la discrétion, ni lors de l’altercation entre deux élèves particulièrement belliqueuses, ni pour l’heure.
« C’est que … il ne m’appartient pas, ma mère. Je dois le rendre à … ».
« Donnez-le-moi vous dis-je et rendez-vous à l’office. Ne confondez pas vos devoirs !  Vous êtes en retard, comme d’habitude. »
Irritée mais résignée, Urielle obtempère. Elle fouillera les poubelles en temps utile. Elle pourra toujours hypocritement proposer de soulager la sœur en charge de la corvée de sortie des ordures.
Pour l’instant, elle s’abandonne au rituel des complies. Les chants, la répétition des gestes et des mots la calment.
La nuit tombe rapidement en cette saison qui suit l’équinoxe de printemps, l’encre se substituant subrepticement au camaïeu des bleus, parfois orangés, parfois plus sourds des premiers beaux jours.
Comme souvent, dans le silence qui clôt la journée, Urielle s’interroge sur son engagement. Son désengagement, en réalité. Sa volonté d’échapper au monde extérieur, en particulier celui de ses parents, qu’elle a une fois pour toutes taxé de superficialité, d’égocentrisme, de fabulation.
Ses réflexions flottent doucement entre remise en question et certitudes branlantes. Un peu d’appréhension aussi.
Peut-être a-t-elle vécu trop longtemps en vase clos, s’y est-elle enracinée. Peut-être aspire-t-elle à plus d’air, d’espace, d’inconnu.
En attendant, ici c’est son refuge. Elle en a depuis toujours interdit l’accès à sa famille, sous prétexte- mais est-il fondé- d’incompatibilité de valeurs. La boucle est bouclée.
Quant à sa foi, elle fluctue sous les diverses facettes du doute. Entre transgression, besoin de liberté et de connaissances, rejet des dogmes, mysticisme parfois et recherche sincère de spiritualité. Aujourd’hui, force lui est de constater qu’elle n’a pas trouvé parmi ses compagnes de confidente assez proche ni pour partager l’évolution de ses convictions, ni pour l’épauler dans la persistance son credo.
D’autant que depuis l’investiture de sœur Marthe, il ne fait pas bon remettre en cause l’ordre établi. Pas question non plus, cela va de soi, d’évoquer le petit coffre, sa bible et ses compagnons de cache.
Récemment pourtant, au détour d’une conversation anodine sur l’histoire du couvent, une ancienne avait soulevé un bord du voile.
« Il se raconte, sœur Marie-Angélique, que la sœur fondatrice de notre communauté possédait une bible très ancienne et d’une valeur inestimable. Elle aurait appartenu à Sainte Claire et nous serait parvenue par des voies énigmatiques… »
Urielle très concernée, avait dissimulé son implication sous l’ironie.
« Oh, ma sœur, vous évoquez là le trésor des Templiers. »
« Riez, ma sœur, riez. Toujours est-il qu’on ne l’a jamais retrouvée, cette bible. »
« Mmm, c’est interpellant… »
Jalouse de ses prérogatives et prudente quant au reste, Urielle n’avait pas fait d’autre commentaire. Pourtant, que n’aurait-elle donné pour connaître le fin mot de l’histoire !
Elle se promit une incursion approfondie dans les documents relatant la création de l’ordre et une étude de la vie de Sainte Claire.
Son interlocutrice avait souri finement.
« Vous savez, les légendes sont aussi nécessaires que le pain. On s’en nourrit pareillement ».
Urielle avait apprécié ce moment de connivence avec son aînée, puis toutes deux s’étaient à nouveau attelées, en silence cette fois, à la cueillette des iris précoces destinés à décorer la chapelle.

8 commentaires:

  1. Bonjour Andrée,

    J'aime bien ce texte plus intimiste et pourtant non dénué d'humour, la faute à Soeur Marthe, une vraie caricature de la supérieure plus soucieuse de faire respecter les règles que de s'assurer de l'épanouissement de ses soeurs.
    Je suis ravie de te voir revenir à ce qui m'intrigue depuis le début : la fameuse Bible dont personne ne soupçonne l'existence, au point que le couvent en a fait une légende. Si elle remonte à Sainte Claire, elle doit valoir son pesant d'or ! Urielle va-t-elle enfin parler de sa découverte, et alors qu'en fera la communauté ? Ou, qui sait, dans un nouvel accès de cleptomanie, va-t-elle s'enfuir en l'emportant pour se créer une nouvelle vie, motus et bouche cousue ?
    Ce sera la surprise du dernier chapitre !
    Marie-Claire

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour Andrée,
    Voilà un texte qui respire, en apparence , la paix du couvent. Les religieuses n’ont pas gagné au change avec l’arrivée de de la nouvelle supérieure qui semble plus difficile à manipuler que sa prédécesseure.
    Si je me réfère à ton prologue, de nombreux changements se sont produits dans la vie d’ Urielle. Aurait-elle vendu la bible de Sainte-Claire, d’une valeur inestimable, pour quitter le couvent et s’assurer une vie de luxe ?
    Et si en fin de compte, le prologue était une mise en scène. Urielle tournait une publicité pour des sels de bain avant d’entrer au couvent … Va-t-elle retourner dans le monde du spectacle , comme une sorte de fidélité à ses parents ou choisir de rester au couvent ? A toi de voir …
    Bonne continuation,
    Amicalement,
    Cathy

    RépondreSupprimer
  3. Bonjour Andrée,
    Que voilà un texte dense et introspectif. Entre doute, foi et colère, Uriel erre d'un sentiment, d'un besoin à l'autre sans parvenir à se poser réellement sinon dans un refus de se confronter à la réalité... Mais quelle est cette réalité à part la Bible retrouvée de Ste Claire ?
    En fin de compte, Uriel, ou peu importe comment elle s'appelle (en fonction de ses états d'âme ?), elle ne sera ou saura jamais ce qui dirige réellement sa vie. En a-t-elle envie ou se complait-elle dans cette indécision et une petite revanche bien illusoire ?
    Bravo pour cette peinture d'une âme indécise et qui se leurre elle-même !
    Bien à toi,
    Jan.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. PS :
      Je ne comprend pas bien une chose : s'il est virtuel, le Tamagotchi ne peut être concret, réel, tenu en main...
      Je me trompe sans doute...
      Jan.

      Supprimer
    2. Bonjour Andrée,
      Mea culpa !!!!
      Vérification faite, Internet présente bien les Tamagotchi comme jouets "virtuels" alors que l'objet est bien réel ! Confusion personnelle donc entre le hard et le soft ware, entre contenant tangible et contenu virtuel !!!!!
      Excuse-moi !
      Bien à toi,
      Jan.

      Supprimer
  4. Bonjour Andrée,
    Une chose m'apparait cette année, c'est la différence de style d'écriture, plus dense et plus touffu que lors de tes textes précédents.
    Certains passages me sont même plus difficiles à appréhender parfois... Je m'en excuse.
    Et si Urielle, malgré tous ses petits forfaits et ses doutes, n'était pas, sans le savoir, sur la voie de la sainteté ?
    Malgré ma petite réticence, j'attends avec impatience le dernier épisode pour apprécier mieux encore ta nouvelle.
    Bien à toi,
    Michel.

    RépondreSupprimer
  5. Bonjour Andrée,

    Toujours une écriture fluide et qui se lit avec plaisir.
    Un épisode plus grave qui nous montre Sœur Angélique en proie au questionnement, sinon au doute. L’analyse de la fuite/retrait/liberté, comportement complexe, mais tellement humain est menée avec habileté. On participe à la prise de conscience d’Urielle, mais on lui fait confiance pour trouver un équilibre et se stabiliser, quoique…
    L’épisode de la conversation avec l’ancienne est intéressant par son ambiguïté. L’expression « ce moment de connivence » laisse supposer que l’ancienne pourrait bien avoir deviné le secret d’Urielle.
    Tu as décidé de remplacer la mère supérieure par une religieuse nettement plus sévère. C’est assez tard dans la nouvelle, mais pas trop, à condition que ce changement apporte une réelle modification et contribue à justifier le dénouement.
    Deux remarques précises :

    « La boucle est bouclée. »
    Je ne pense pas que cette expression convienne dans la mesure où elle marque une conclusion définitive dans une situation avec un retour au point de départ. Ce n’est pas le cas à ce stade des réflexions d’Urielle

    « Jalouse de ses prérogatives et prudente quant au reste, Urielle n’avait pas fait d’autre commentaire. Pourtant, que n’aurait-elle donné pour connaître le fin mot de l’histoire !
    Elle se promit une incursion approfondie dans les documents relatant la création de l’ordre et une étude de la vie de Sainte Claire. »
    Je pense que ces lignes devraient figurer à la fin du texte plutôt que d’interrompre le dialogue.
    Au cœur de ton prochain texte, sous le signe du vert, on trouvera un accessoire vestimentaire – gant, chaussure, écharpe… – qui sera mettre en relation avec une épreuve.
    Bon travail,
    Liliane

    RépondreSupprimer

      Andrée - Urielle - Chapitre 6 – vert – accessoire vestimentaire – épreuve   « Dieu, que cette sonnerie est agressive ! » Ur...