Andrée - Urielle Chapitre 2
Son noviciat touche à
sa fin. Comme ses autres compagnes, Urielle se voit attribuer les tâches
ménagères en souffrance de responsable attitrée. Elle a choisi et obtenu
l’entretien de la bibliothèque. Le bois blond des étagères, le vieux plancher craquant,
les senteurs d’encaustique, les rangées de livres, tout ici l’attire.
Les rayons d’un soleil déclinant accentuent la douceur ambrée des lieux. Ici,
elle se sent à sa place, chez elle, dans une intimité avec elle-même, une
solitude qui lui sont généralement refusées partout ailleurs dans le couvent.
Ici, ses pensées peuvent s’égarer, fluctuer du plus sérieux au plus anodin.
En cette fin de journée, armée d’un balai et d’un chiffon doux à force d’usure,
elle termine sa tâche en s’attaquant à la poussière accumulée sous les
rayonnages.
Un léger bruit métallique attire son attention. A quatre pattes, elle jette un
œil vers l’endroit d’où provient le son, y glisse la main et tâtonne. Aidés d’un
bras tendu au maximum, ses doigts finissent par rencontrer un objet dur et
froid. Elle le fait glisser jusqu’à elle et découvre une petite clé. Elle a dû
être dorée mais est aujourd’hui quelque peu ternie. Bizarre. Aucune serrure
n’est visible à proximité.
« Bon, je la donnerai
à la Sœur économe. Elle saura sans doute ce qu’il faut en faire… ».
Elle s’apprête à la glisser dans sa poche et à poursuivre sa besogne. Mais la
curiosité l’emporte. Peut-être qu’en bougeant quelques livres, elle découvrira
un tiroir secret, une cachette digne de ses fantasmes d’enfant.
Fébrile et rapide, elle met son plan à exécution. Peu de temps après et malgré
elle, Urielle éclate de son rire frais.
« Ça alors ! J’ai
vu juste…sous réserve de ce que, en lieu et place du tiroir de mes rêves, cette
clé ouvre une petite armoire. Hummm ! A peu près trente centimètres sur
vingt. »
Dans le coffre un livre… un seul. Le cœur battant, Urielle s’empare de l’objet :
une Bible recouverte d’une reliure ouvragée, tabac clair, légèrement fendillée.
Le cuir n’a pas totalement perdu son odeur. La tranche d’or passé des feuillets
dénote la préciosité du volume. Délicatement, elle en tourne les premières
pages, si fines, si fragiles. Le texte est écrit en latin, agrémenté de
magnifiques enluminures. Dans un Eden
idyllique, Eve tend à Adam la fameuse pomme, d’un jaune éclatant nonobstant la
probable ancienneté des couleurs.
« Curieux,
ça ! Je la voyais rouge la pomme… »
Les pensées et souvenirs s’entrechoquent. Depuis la possible nature de grenade
de la prétendue pomme, en passant par sa symbolique de la Connaissance, son
goût immodéré à elle pour ce fruit, jusqu’à l’album de Martine qu’elle avait
feuilleté, ses illustrations de belles reinettes, son envie de se le faire
offrir et la réplique acide de sa mère, pour une fois présente à ses côtés :
« Tu n’as vraiment pas besoin de lire ces stupidités. C’est gnan-gnan au
possible ! Lis ce que te propose ta maîtresse !». Elle s’était
dirigée vers la caisse munie d’une pile d’œuvres de théâtre, sans manifester le moindre intérêt
pour les propositions de lecture de la maîtresse.
La déception venait
autant de la privation d’un objet convoité que du rendez-vous manqué avec un
moment de douceur et de complicité avec sa mère. Le recueil aurait figuré en
bonne place parmi les rares moments heureux de leur relation. Rares… au point que,
perturbée, Urielle fouille sa mémoire à la recherche de l’un d’eux. Que diable,
peu lui importe !
Chassant cette contrariété, Urielle soupire. « Soit. Et maintenant, je
fais quoi ? »
Des pas se rapprochent de la bibliothèque. Plus le temps de tergiverser. Elle
remet la Bible en place, referme sa cachette, replace les livres qui la
masquent et glisse précipitamment la clé dans sa poche. Elle lui trouvera un
lieu sûr et un usage plus tard.
« Oh ! Sœur
Marie-Angélique, vous êtes toujours occupée ! Cette bibliothèque va
briller de mille feux. Mais vous allez manquer les vêpres… »
« J’ai terminé. J’allais ranger le balai. J’arrive ».
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