jeudi 5 février 2026

 

 

 

Andrée - Urielle Chapitre 3 – Blanc – photo – 1ère fois

 

La statue en plâtre de la Vierge veille sur la quiétude des lieux. N’était-ce la récurrence des reniflements, raclements et toux grasses des élèves, le silence de la salle de classe serait presque parfait.
Évidemment l’origine de ces nuisances sonores peut être imputée à la neige lourde et au vent vicieux qui sévissent par intermittence depuis quelques jours.
Pas de quoi faire ni glissade, ni bonhommes, à peine quelques batailles rangées de boules molles et anémiques. L’humidité s’infiltre jusqu’aux os et au sol les flocons s’étiolent en flaques boueuses.
Parfait pour les microbes et autres virus. Sans compter que pour affronter ces frimas, la plupart des collégiens ont délaissé doudounes et bottillons au profit de sweats à capuches et « converses » en tissus. Le tout décliné en bleu marine mais surtout blanc, comme il se doit dans l’établissement.  Respect des codes couleurs – mais inversé- et désinvolture affichée devant les impératifs de saison. Quelques critères de l’adolescence.
Urielle sourit. Avec sa tendresse un peu bourrue, elle enregistre l’évolution rapide de la génération, déjà si éloignée de la sienne. Elle chemine entre les bancs, prodiguant à voix basse conseils, encouragements ou remontrances bienveillantes aux distraits.
Elle aime sa tâche de surveillante et s’est attachée aux habitués de l’étude. La plupart lui rendent bien son affection.
Son ample soutane frôle un tas de feuillets empilés sur le coin d’un pupitre. Lequel ne rate pas l’occasion de s’éparpiller sur le plancher.
« Oh ! Caroline, j’ai fait tomber tes feuilles. Désolée. Je vais les ramasser »
« Merci sœur Malik. Ce n’est rien, je peux le faire ».
Penchée en avant, Urielle se fige. De l’amas de papier ressort une photo publicitaire pour une représentation théâtrale. Sur le cliché en grand format, arborant des sourires étincelants, pomponnés, maquillés, l’allure juvénile démentant leur âge : ses parents. L’une sous son nom de jeune fille, l’autre sous pseudonyme en forme d’anagramme. La main tremblante, elle s’en saisit et l’examine.  Aucun doute sur leur identité.
« Je…Hum ! Tu aimes le théâtre Caroline ? »
« Oh oui, c’est trop stylé. Et cette pièce était très bien. Drôle et prenante à la fois. J’ai adoré du duo d’acteurs… ».
Urielle tente de reprendre contenance. Elle retourne l’image et la tend à son interlocutrice.
« J’en suis très contente pour toi. Tu aimes les classiques aussi ? »
Elle écoute à peine la réponse. Ébranlée, elle retourne s’assoir à son bureau. C’est la première fois qu’elle est confrontée de manière aussi brutale à la réalité tangible de la vie de ses parents. Qu’elle s’en sent à ce point étrangère. Exclue. Inexistante. Elle n’avait jamais vu d’image d’eux dans leur métier. N’avait à aucun moment été conviée à l’une de leurs représentations. N’avait pas eu l’occasion de les y découvrir aussi rayonnants.
Bien sûr, sa grand-mère lui avait révélé leur profession, justifiant ainsi tant leurs absences répétées que le cantonnement d’Urielle en divers pensionnats. Maladroite, elle avait plaisanté sur l’incompatibilité entre le rôle de jeune première et le ventre arrondi de la femme enceinte. Avait gommé le lien entre le fœtus et Urielle. Avait ri inconsidérément de la frustration de sa fille de se voir refuser le rôle.  Creusant ainsi un abîme de culpabilité dans le cœur de sa petite-fille.
Urielle se frotte le visage, rajuste son voile et rabat son bandeau blanc sur le front. Elle soupire. Ce devrait être loin tout ça. Un coup d’œil discret sur l’horloge l’informe de la fin toute proche de l’étude. Heureusement. Elle a besoin d’air.
« Mes enfants : rassemblez vos affaires. Il est temps de rentrer chez vous »
« Oui, sœur Malik » répond le chœur lui aussi impatient de s’échapper.
Sur le chemin du retour vers le couvent, Urielle rumine ses émotions, se fustige de les ressentir encore. Ses chaussures éclaboussent vigoureusement le trottoir.
« Tu aurais pu virer ta cuti, ma vieille… après tout ce que tu as fait pour te les sortir de la tête ! ».
Dépitée, déconcertée, elle se saisit sciemment d’une pomme sur l’étal du légumier et, ne s’en cachant même pas, croque rageusement dedans.
Pas question non plus de s’en confesser. Cela restera parmi tous ses secrets inavoués.

vendredi 16 janvier 2026

 

 

 

Andrée - Urielle Chapitre 2

 

Son noviciat touche à sa fin. Comme ses autres compagnes, Urielle se voit attribuer les tâches ménagères en souffrance de responsable attitrée. Elle a choisi et obtenu l’entretien de la bibliothèque. Le bois blond des étagères, le vieux plancher craquant, les senteurs d’encaustique, les rangées de livres, tout ici l’attire.
Les rayons d’un soleil déclinant accentuent la douceur ambrée des lieux. Ici, elle se sent à sa place, chez elle, dans une intimité avec elle-même, une solitude qui lui sont généralement refusées partout ailleurs dans le couvent. Ici, ses pensées peuvent s’égarer, fluctuer du plus sérieux au plus anodin.
En cette fin de journée, armée d’un balai et d’un chiffon doux à force d’usure, elle termine sa tâche en s’attaquant à la poussière accumulée sous les rayonnages.
Un léger bruit métallique attire son attention. A quatre pattes, elle jette un œil vers l’endroit d’où provient le son, y glisse la main et tâtonne. Aidés d’un bras tendu au maximum, ses doigts finissent par rencontrer un objet dur et froid. Elle le fait glisser jusqu’à elle et découvre une petite clé. Elle a dû être dorée mais est aujourd’hui quelque peu ternie. Bizarre. Aucune serrure n’est visible à proximité.
« Bon, je la donnerai à la Sœur économe. Elle saura sans doute ce qu’il faut en faire… ».
Elle s’apprête à la glisser dans sa poche et à poursuivre sa besogne. Mais la curiosité l’emporte. Peut-être qu’en bougeant quelques livres, elle découvrira un tiroir secret, une cachette digne de ses fantasmes d’enfant.
Fébrile et rapide, elle met son plan à exécution. Peu de temps après et malgré elle, Urielle éclate de son rire frais.
« Ça alors ! J’ai vu juste…sous réserve de ce que, en lieu et place du tiroir de mes rêves, cette clé ouvre une petite armoire. Hummm ! A peu près trente centimètres sur vingt. »
Dans le coffre un livre… un seul. Le cœur battant, Urielle s’empare de l’objet : une Bible recouverte d’une reliure ouvragée, tabac clair, légèrement fendillée. Le cuir n’a pas totalement perdu son odeur. La tranche d’or passé des feuillets dénote la préciosité du volume. Délicatement, elle en tourne les premières pages, si fines, si fragiles. Le texte est écrit en latin, agrémenté de magnifiques enluminures.  Dans un Eden idyllique, Eve tend à Adam la fameuse pomme, d’un jaune éclatant nonobstant la probable ancienneté des couleurs.
« Curieux, ça ! Je la voyais rouge la pomme… »
Les pensées et souvenirs s’entrechoquent. Depuis la possible nature de grenade de la prétendue pomme, en passant par sa symbolique de la Connaissance, son goût immodéré à elle pour ce fruit, jusqu’à l’album de Martine qu’elle avait feuilleté, ses illustrations de belles reinettes, son envie de se le faire offrir et la réplique acide de sa mère, pour une fois présente à ses côtés : « Tu n’as vraiment pas besoin de lire ces stupidités. C’est gnan-gnan au possible ! Lis ce que te propose ta maîtresse !». Elle s’était dirigée vers la caisse munie d’une pile d’œuvres de théâtre, sans manifester le moindre intérêt pour les propositions de lecture de la maîtresse.
La déception venait autant de la privation d’un objet convoité que du rendez-vous manqué avec un moment de douceur et de complicité avec sa mère. Le recueil aurait figuré en bonne place parmi les rares moments heureux de leur relation. Rares… au point que, perturbée, Urielle fouille sa mémoire à la recherche de l’un d’eux. Que diable, peu lui importe !
Chassant cette contrariété, Urielle soupire. « Soit. Et maintenant, je fais quoi ? »
Des pas se rapprochent de la bibliothèque. Plus le temps de tergiverser. Elle remet la Bible en place, referme sa cachette, replace les livres qui la masquent et glisse précipitamment la clé dans sa poche. Elle lui trouvera un lieu sûr et un usage plus tard.
« Oh ! Sœur Marie-Angélique, vous êtes toujours occupée ! Cette bibliothèque va briller de mille feux. Mais vous allez manquer les vêpres… »
« J’ai terminé. J’allais ranger le balai. J’arrive ».

vendredi 19 décembre 2025

 

Andrée D - Urielle- Chapitre 1

 

Décembre 1960 – Urielle a 11 ans

 

La journée n’a connu qu’un ciel morose. Les rafales de vent, pourtant puissantes ne sont pas parvenues à balayer l’accumulation des stratus bas, tenaces, pisseux. Accentuant l’impression de froid malgré les températures encore positives.
En cette fin d’année, la nuit est tombée brutalement sur le pensionnat, vidé de la quasi-totalité de ses jeunes résidentes.
Pour le surplus, ne restent à perpétuelle demeure que les Sœurs de la Communauté. Pour l’heure, elles endossent sans excès d’enthousiasme, la charge de prendre soin des pensionnaires qui – pour une raison ou une autre – n’ont pas rejoint leur famille pour les vacances de Noël.
Dont, dans la section primaire, les seules Anne et Urielle.

 Les pieds nus des deux amies ne trahissent leur course dans le couloir que par un écho assourdi. La pierre bleue en absorbe les traces à peine laissées. Seuls leurs rires étouffés pourraient les dénoncer.
« Chut ! Tu vas nous faire repérer. En principe, on dort depuis au moins une heure… »
« Chut, toi-même ! Mais t’inquiète pas. La cuisine est déserte depuis belle lurette, et les Sœurs sont trop occupées avec leur crèche et la répétition de leurs chants. »
Les gonds de la porte du réfectoire grincent de façon sinistre, provoquant une nouvelle cascade de rires, mains plaquées sur la bouche pour en atténuer la sonorité. Echange de regards, les yeux ronds simulant la panique.
« Hoh là, là ! Qu’est-ce que ça sent bon ! »
Une rangée de cakes aux fruits confits finit de refroidir sur les antiques grilles en fer, rongées ci et là par les assauts du temps.
« Urielle, non ! On a dit qu’on piquait des pommes dans le cellier. Un cake et on est foutues ! Elles le verront à coup sûr ! »
«  Oui, oui, les pommes. En tout cas, on mérite au moins ça… »
Urielle et Anne fourrent les pommes dans leurs poches de pyjama.
« Tu crois qu’elles ont compté le nombre de cakes ? Oh, regarde, il y en a un qui est entamé. »
La tentation est trop forte et le menu du souper a été bien trop frugal et insipide pour leur appétit. Urielle se saisit d’un des couteaux de cuisine accrochés à l’aimant au-dessus du plan de travail et en tranche deux généreuses parts.
Leur larcin accompli, les deux complices repartent en sens inverse, bouches pleines, cœur léger battant la chamade. En omettant, dans la précipitation de refermer la porte et en oubliant de nettoyer et ranger le couteau. Les miettes quant à elles, jouent au petit Poucet...
Clic ! Lumière drue, intense, brutale.
« Alors mesdemoiselles ! Vous prenez la liberté de voler le cake destiné à l’orphelinat. C’est honteux ! Pensez à ces pauvres enfants ! Vous êtes privées de dessert et de sortie jusqu’à la rentrée. Vos parents en seront informés dès demain. Vous me copierez deux cent fois « Le vol est un pécher dont je me repens » ».
Porte refermée rudement sur Sœur Aimée, sa figure de carême et sa sempiternelle humeur maussade.
« Quelle menteuse, cette Sœur Aimée. L’orphelinat n’en verra pas une miette de ces cakes. A moins que ce ne soit les Sœurs qui sont orphelines. » Urielle pouffe une fois de plus.
La punition recèle deux bonnes nouvelles. D’abord, les Sœurs ne se sont pas aperçues de la disparition des pommes. Ensuite, les filles sont dispensées de la corvée du Noël familial : vieilles tantes moustachues, robe apprêtée, trop petite et en laine qui pique, invités inconnus et léchouilleurs de joues enfantines pour Anne. Quant à Urielle, elle se sent allégée de l’inévitable interrogation : ses parents viendront-ils la chercher ou seront-ils accaparés par plus important qu’elle. Elle sent la pression du conflit de sentiments s’éloigner de ses préoccupations. Pour cette fois l’abandon sera de son fait, la désillusion reportée à plus tard.

Les deux cents lignes de « Le vol est un pécher dont je me repens » seront truffées de « Le pécher est un bol dont je me détends » et autres paronymes boiteux. Ignorés de Sœur Aimée, qui comme anticipé se contentera de mettre les feuilles à la poubelle.

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