Andrée - Urielle Chapitre 3 – Blanc – photo – 1ère fois
La statue en plâtre
de la Vierge veille sur la quiétude des lieux. N’était-ce la récurrence des
reniflements, raclements et toux grasses des élèves, le silence de la salle de
classe serait presque parfait.
Évidemment l’origine de ces nuisances sonores peut être imputée à la neige
lourde et au vent vicieux qui sévissent par intermittence depuis quelques jours.
Pas de quoi faire ni glissade, ni bonhommes, à peine quelques batailles rangées
de boules molles et anémiques. L’humidité s’infiltre jusqu’aux os et au sol les
flocons s’étiolent en flaques boueuses.
Parfait pour les
microbes et autres virus. Sans compter que pour affronter ces frimas, la
plupart des collégiens ont délaissé doudounes et bottillons au profit de sweats
à capuches et « converses » en tissus. Le tout décliné en bleu marine
mais surtout blanc, comme il se doit dans l’établissement. Respect des codes couleurs – mais inversé- et
désinvolture affichée devant les impératifs de saison. Quelques critères de l’adolescence.
Urielle sourit. Avec sa tendresse un peu bourrue, elle enregistre l’évolution
rapide de la génération, déjà si éloignée de la sienne. Elle chemine entre les
bancs, prodiguant à voix basse conseils, encouragements ou remontrances
bienveillantes aux distraits.
Elle aime sa tâche de surveillante et s’est attachée aux habitués de l’étude.
La plupart lui rendent bien son affection.
Son ample soutane frôle un tas de feuillets empilés sur le coin d’un pupitre.
Lequel ne rate pas l’occasion de s’éparpiller sur le plancher.
« Oh ! Caroline, j’ai fait tomber tes feuilles. Désolée. Je vais les
ramasser »
« Merci sœur Malik. Ce n’est rien, je peux le faire ».
Penchée en avant, Urielle se fige. De l’amas de papier ressort une photo
publicitaire pour une représentation théâtrale. Sur le cliché en grand format,
arborant des sourires étincelants, pomponnés, maquillés, l’allure juvénile
démentant leur âge : ses parents. L’une sous son nom de jeune fille,
l’autre sous pseudonyme en forme d’anagramme. La main tremblante, elle s’en
saisit et l’examine. Aucun doute sur
leur identité.
« Je…Hum ! Tu aimes le théâtre Caroline ? »
« Oh oui, c’est trop stylé. Et cette pièce était très bien. Drôle et
prenante à la fois. J’ai adoré du duo d’acteurs… ».
Urielle tente de reprendre contenance. Elle retourne l’image et la tend à son
interlocutrice.
« J’en suis très contente pour toi. Tu aimes les classiques aussi ? »
Elle écoute à peine la réponse. Ébranlée, elle retourne s’assoir à son bureau.
C’est la première fois qu’elle est confrontée de manière aussi brutale à la
réalité tangible de la vie de ses parents. Qu’elle s’en sent à ce point
étrangère. Exclue. Inexistante. Elle n’avait jamais vu d’image d’eux dans leur
métier. N’avait à aucun moment été conviée à l’une de leurs représentations. N’avait
pas eu l’occasion de les y découvrir aussi rayonnants.
Bien sûr, sa grand-mère lui avait révélé leur profession, justifiant ainsi tant
leurs absences répétées que le cantonnement d’Urielle en divers pensionnats.
Maladroite, elle avait plaisanté sur l’incompatibilité entre le rôle de jeune
première et le ventre arrondi de la femme enceinte. Avait gommé le lien entre le
fœtus et Urielle. Avait ri inconsidérément de la frustration de sa fille de se
voir refuser le rôle. Creusant ainsi un
abîme de culpabilité dans le cœur de sa petite-fille.
Urielle se frotte le visage, rajuste son voile et rabat son bandeau blanc sur
le front. Elle soupire. Ce devrait être loin tout ça. Un coup d’œil discret sur
l’horloge l’informe de la fin toute proche de l’étude. Heureusement. Elle a
besoin d’air.
« Mes enfants : rassemblez vos affaires. Il est temps de rentrer chez
vous »
« Oui, sœur Malik » répond le chœur lui aussi impatient de s’échapper.
Sur le chemin du retour vers le couvent, Urielle rumine ses émotions, se
fustige de les ressentir encore. Ses chaussures éclaboussent vigoureusement le
trottoir.
« Tu aurais pu virer ta cuti, ma vieille… après tout ce que tu as fait
pour te les sortir de la tête ! ».
Dépitée, déconcertée, elle se saisit sciemment d’une pomme sur l’étal du
légumier et, ne s’en cachant même pas, croque rageusement dedans.
Pas question non plus de s’en confesser. Cela restera parmi tous ses secrets
inavoués.