Andrée D - Urielle- Texte complet
Prologue - 2025
« Ça non, je n’ai pas été une enfant désirée ! »
Urielle contemple les rebonds et plis de son ventre, partiellement recouverts d’eau moussue. En fin de journée, rien ne détend autant ses jambes malmenées par l’arthrose et ses pieds endoloris qu’un bain très, voire trop chaud aromatisé de bulles parfumées et douces.
« Et donc, pas question de reproduire le schéma. »
Une respiration yogique fait pointer le nombril et dégouliner le savon en congères gourmands. La peau a perdu de sa fermeté. Les dessins crémeux s’en trouvent d’autant plus tortueux, inédits et réjouissants pour le regard avant qu’ils ne s’effacent sous le reflux de l’eau tiède.
« Pas de « fruit de mes entrailles », beurk ! Une stérilité réfléchie, engagée, promise somme toute sous la sauvegarde de mon statut de « Sœur Marie-Angélique » au terme d’interminables années d’internat, d’études et de noviciat. »
Le tout, habilement manœuvré par ses géniteurs, le plus loin possible du domicile parental.
« C’est pour ton bien. Tu y auras une bonne éducation, que nous ne pouvons pas te donner. Avec notre métier, tu comprends ? »
Non, elle ne comprenait pas et s’en contrefichait royalement. Au surplus, elle n’avait jamais pu définir précisément les contours de ladite activité professionnelle.
La vie au pensionnat puis monastique avait permis l’édification entre eux d’un mur d’autant plus infranchissable que virtuel, bâti sur la réciprocité d’une indifférence teintée de rancœur et sur l’imagination enfantine.
« Déjà, histoire de se venger de ma naissance, ils m’ont dit avoir hésité à m’appeler Lucie. Lucie Ferre, ah, ah, ah ! Drôle, n’est-ce pas ? Le regard du préposé à l’état civil a dû les en dissuader. Ils se sont rattrapés avec Urielle. Moins évident mais tout aussi tordu pour qui est amateur d’angéologie. Je restais le porteur de lumière plein d’ambiguïté… mais – au fond – cela m’ouvrait le champ des possibles. ».
Le comble avait été atteint avec « Marie-Angélique », fruit d’un clin d’œil à l’ironie grinçante de l’attributaire et de l’innocente inattention de la Mère Supérieure.
Dans la bouche des adolescents sous sa surveillance en salle d’étude, Sœur Marie-Angélique n’a pas tardé à se muer en « Sœur Malik ».
« Bien sûr ces adorables incultes décérébrés n’y ont pas vu malice, tout occupés à zapper sur l’ancêtre de Tik-Tok, mais quand même … comment ne pas y voir l’intervention arbitraire du Tout Puissant ? ».
Urielle se projette assez bien dans l’ange musulman, gardien de la porte des Enfers lors du jugement dernier. Le mélange des cultures, la grande dispersion de Babel, le poids des âmes, le choix des Elus, ce chaos fracassant de pensées, de superstitions, fois et croyances… titillant, non ?
Elle rouvre le robinet d’eau chaude, déterminée à ne sortir de son Éden aquatique que les doigts et orteils plissés. Elle se délecte du plaisir luxueux et sensuel, longtemps tabou et sanctionné par l’opprobre jeté sur le péché.
Progressivement mais depuis longtemps, la transgression l’a délivrée des interdits avec, hic et nunc, la conscience aiguë de ce que sa liberté n’est plus cantonnée dans les seules pensées prohibées mais s’épanouit, au bout de son chemin de vie, dans une volupté assumée.
Et tout ça, pour une fois, grâce à ses parents qui ont eu le bon goût de mourir ensemble dans un stupide accident routier. Intestats, sans autre héritier connu qu’elle, l’enfant non désirée.
L’entretien avec le notaire, tout onctueux de componction lui avait dessillé le cerveau, lui laissant entrevoir, dans une fulgurance jubilatoire la voie d’un renoncement à ses vœux religieux sans douleur ni privation.
Pas de fin tragique à la « Sœur Sourire », voix claire et joyeuse pour évoquer Dominique, sa haine des Albigeois et susciter l’ironie des cyniques. Pas de suicide dans la solitude.
Le loisir de se défroquer dans une relative aisance.
Mais quand même … garder ses habits monastiques. On ne sait jamais, ça peut servir.
***
Urielle- Chapitre 1
Décembre 1960 – Urielle a 11 ans
La journée n’a connu qu’un ciel morose. Les rafales de vent, pourtant puissantes ne sont pas parvenues à balayer l’accumulation des stratus bas, tenaces, pisseux. Qui accentue l’impression de froid malgré les températures encore positives.
En cette fin d’année, la nuit est tombée brutalement sur le pensionnat, vidé de la quasi-totalité de ses jeunes résidentes.
Pour le surplus, ne restent à perpétuelle demeure que les Sœurs de la Communauté. Pour l’heure, elles endossent sans excès d’enthousiasme, la charge de prendre soin des pensionnaires qui – pour une raison ou une autre – n’ont pas rejoint leur famille pour les vacances de Noël.
Dont, dans la section primaire, les seules Anne et Urielle.
Les pieds nus des deux amies ne trahissent leur course dans le couloir que par un écho assourdi. La pierre bleue en absorbe les traces à peine laissées. Seuls leurs rires étouffés pourraient les dénoncer.
- Chut ! Tu vas nous faire repérer. En principe, on dort depuis au moins une heure…
- Chut, toi-même ! Mais t’inquiète pas. La cuisine est déserte depuis belle lurette, et les Sœurs sont trop occupées avec leur crèche et la répétition de leurs chants.
Les gonds de la porte du réfectoire grincent de façon sinistre, provoquant une nouvelle cascade de rires, mains plaquées sur la bouche pour en atténuer la sonorité. Echange de regards, les yeux ronds simulant la panique.
- Hoh là, là ! Qu’est-ce que ça sent bon !
Une rangée de cakes aux fruits confits finit de refroidir sur les antiques grilles en fer, rongées ci et là par les assauts du temps.
- Urielle, non ! On a dit qu’on piquait des pommes dans le cellier. Un cake et on est foutues ! Elles le verront à coup sûr !
- Oui, oui, les pommes. En tout cas, on mérite au moins ça…
Urielle et Anne fourrent les pommes dans leurs poches de pyjama.
- Tu crois qu’elles ont compté le nombre de cakes ? Oh, regarde, il y en a un qui est entamé.
La tentation est trop forte et le menu du souper a été bien trop frugal et insipide pour leur appétit. Urielle se saisit d’un des couteaux de cuisine accrochés à l’aimant au-dessus du plan de travail et en tranche deux généreuses parts.
Leur larcin accompli, les deux complices repartent en sens inverse, bouches pleines, cœur léger battant la chamade. En omettant, dans la précipitation de refermer la porte et en oubliant de nettoyer et ranger le couteau. Les miettes quant à elles, jouent au petit Poucet...
Clic ! Lumière drue, intense, brutale.
- Alors mesdemoiselles ! Vous prenez la liberté de voler le cake destiné à l’orphelinat. C’est honteux ! Pensez à ces pauvres enfants ! Vous êtes privées de dessert et de sortie jusqu’à la rentrée. Vos parents en seront informés dès demain. Vous me copierez deux cent fois « Le vol est un péché dont je me repens. »
La porte se referme rudement sur Sœur Aimée, sa figure de carême et sa sempiternelle humeur maussade.
- Quelle menteuse, cette Sœur Aimée. L’orphelinat n’en verra pas un bout de ces cakes. A moins que ce ne soit les Sœurs qui sont orphelines.
Urielle pouffe une fois de plus.
La punition recèle deux bonnes nouvelles. D’abord, les Sœurs ne se sont pas aperçues de la disparition des pommes. Ensuite, les filles sont dispensées de la corvée du Noël familial : vieilles tantes moustachues, robe apprêtée, trop petite et en laine qui pique, invités inconnus et léchouilleurs de joues enfantines pour Anne. Quant à Urielle, elle se sent allégée de l’inévitable interrogation : ses parents viendront-ils la chercher ou seront-ils accaparés par plus important qu’elle. Elle sent la pression du conflit de sentiments s’éloigner de ses préoccupations. Pour cette fois l’abandon sera de son fait, la désillusion reportée à plus tard.
Les deux cents lignes de « Le vol est un péché dont je me repens » seront truffées de « Le péché est un bol dont je me détends » et autres paronymes boiteux. Ignorés de Sœur Aimée qui, comme anticipé se contentera de mettre les feuilles à la poubelle.
***
Urielle – Chapitre II – 1975
Le noviciat d’Urielle touche à sa fin. Comme ses autres compagnes, elle se voit attribuer les tâches ménagères en souffrance de responsable attitrée. Elle a choisi et obtenu l’entretien de la bibliothèque. Le bois blond des étagères, le vieux plancher craquant, les senteurs d’encaustique, les rangées de livres, tout ici l’attire.
Les rayons d’un soleil déclinant accentuent la douceur ambrée des lieux. Parmi les livres, elle se sent à sa place, chez elle, dans une intimité avec elle-même, une solitude qui lui sont généralement refusées partout ailleurs dans le couvent. Ici, ses pensées peuvent s’égarer, fluctuer du plus sérieux au plus anodin.
En cette fin de journée, armée d’un balai et d’un chiffon doux à force d’usure, elle termine sa tâche en s’attaquant à la poussière accumulée sous les rayonnages.
Un léger bruit métallique attire son attention. A quatre pattes, elle jette un œil vers l’endroit d’où provient le son, y glisse la main et tâtonne. Aidés d’un bras tendu au maximum, ses doigts finissent par rencontrer un objet dur et froid. Elle le fait glisser jusqu’à elle et découvre une petite clé. Elle a dû être dorée mais est aujourd’hui quelque peu ternie. Bizarre. Aucune serrure n’est visible à proximité.
« Bon, je la donnerai à la sœur économe. Elle saura sans doute ce qu’il faut en faire… ».
Elle s’apprête à la glisser dans sa poche et à poursuivre sa besogne. Mais la curiosité l’emporte. Peut-être qu’en bougeant quelques livres, elle découvrira un tiroir secret, une cachette digne de ses fantasmes d’enfant.
Fébrile et rapide, elle met son plan à exécution. Peu de temps après et malgré elle, Urielle éclate de son rire frais.
« Ça alors ! J’ai vu juste…sous réserve de ce que, en lieu et place du tiroir de mes rêves, cette clé ouvre une petite armoire. Hummm ! A peu près trente centimètres sur vingt. »
Dans le coffre un livre… un seul. Le cœur battant, Urielle s’empare de l’objet : une bible recouverte d’une reliure ouvragée, tabac clair, légèrement fendillée. Le cuir n’a pas totalement perdu son odeur. La tranche d’or passé des feuillets est celle d’un volume précieux. Délicatement, elle en tourne les premières pages, si fines, si fragiles. Le texte est écrit en latin, agrémenté de magnifiques enluminures. Dans un Eden idyllique, Eve tend à Adam la fameuse pomme, d’un jaune éclatant nonobstant la probable ancienneté des couleurs.
« Curieux, ça ! Je la voyais rouge la pomme… »
Les pensées et souvenirs s’entrechoquent. Depuis la possible nature de grenade de la prétendue pomme, en passant par sa symbolique de la Connaissance, son goût immodéré à elle pour ce fruit, jusqu’à l’album de Martine qu’elle avait feuilleté, ses illustrations de belles reinettes, son envie de se le faire offrir et la réplique acide de sa mère, pour une fois présente à ses côtés : « Tu n’as vraiment pas besoin de lire ces stupidités. C’est gnan-gnan au possible ! Lis ce que te propose ta maîtresse !». Elle s’était dirigée vers la caisse munie d’une pile d’œuvres de théâtre, sans manifester le moindre intérêt pour les propositions de lecture de la maîtresse.
La déception venait autant de la privation d’un objet convoité que du rendez-vous manqué avec un moment de douceur et de complicité avec sa mère. Le recueil aurait figuré en bonne place parmi les rares moments heureux de leur relation. Rares… au point que, perturbée, Urielle fouille sa mémoire à la recherche de l’un d’eux. Que diable, peu lui importe !
Chassant cette contrariété, Urielle soupire. « Soit. Et maintenant, je fais quoi ? »
Des pas se rapprochent de la bibliothèque. Plus le temps de tergiverser. Elle remet la bible en place, referme sa cachette, replace les livres qui la masquent et glisse précipitamment la clé dans sa poche. Elle lui trouvera un lieu sûr et un usage plus tard.
« Oh ! Sœur Marie-Angélique, vous êtes toujours occupée ! Cette bibliothèque va briller de mille feux. Mais vous allez manquer les vêpres… »
« J’ai terminé. J’allais ranger le balai. J’arrive ».
***
Chapitre III – 1987
La statue en plâtre de la Vierge veille sur la quiétude des lieux. N’était-ce la récurrence des reniflements, raclements et toux grasses des élèves, le silence de la salle de classe serait presque parfait.
Évidemment l’origine de ces nuisances sonores peut être imputée à la neige lourde et au vent vicieux qui sévissent par intermittence depuis quelques jours.
Pas de quoi faire ni glissade, ni bonhommes, à peine quelques batailles rangées de boules molles et anémiques. L’humidité s’infiltre jusqu’aux os et au sol les flocons s’étiolent en flaques boueuses.
Parfait pour les microbes et autres virus. Sans compter que pour affronter ces frimas, la plupart des collégiens ont délaissé doudounes et bottillons au profit de sweats à capuches et « converses » en tissus. Le tout décliné en bleu marine mais surtout blanc, comme il se doit dans l’établissement. Respect des codes couleurs – mais inversé – et désinvolture affichée devant les impératifs de saison. Quelques critères de l’adolescence.
Urielle sourit. Avec sa tendresse un peu bourrue, elle enregistre l’évolution rapide de la génération, déjà si éloignée de la sienne. Elle chemine entre les bancs, prodiguant à voix basse conseils, encouragements ou remontrances bienveillantes aux distraits.
Elle aime sa tâche de surveillante et s’est attachée aux habitués de l’étude. La plupart lui rendent bien son affection.
Son ample chasuble frôle un tas de feuillets empilés sur le coin d’un pupitre. Lequel ne rate pas l’occasion de s’éparpiller sur le plancher.
- Oh ! Caroline, j’ai fait tomber tes feuilles. Désolée. Je vais les ramasser »
- Merci sœur Malik. Ce n’est rien, je peux le faire.
Penchée en avant, Urielle se fige. De l’amas de papiers ressort une photo publicitaire pour une représentation théâtrale. Sur le cliché en grand format, arborant des sourires étincelants, pomponnés, maquillés, l’allure juvénile démentant leur âge : ses parents. L’une sous son nom de jeune fille, l’autre sous pseudonyme en forme d’anagramme. La main tremblante, elle s’en saisit et l’examine. Aucun doute sur leur identité.
- Je… Hum ! Tu aimes le théâtre Caroline ? »
- Oh oui, c’est trop chouette. Et cette pièce était très bien. Drôle et prenante à la fois. J’ai adoré du duo d’acteurs…
Urielle tente de reprendre contenance. Elle retourne l’image et la tend à son interlocutrice.
- J’en suis très contente pour toi. Tu aimes les classiques aussi ? »
Elle écoute à peine la réponse. Ébranlée, elle retourne s’assoir à son bureau. C’est la première fois qu’elle est confrontée de manière aussi brutale à la réalité tangible de la vie de ses parents. Qu’elle s’en sent à ce point étrangère. Exclue. Inexistante. Elle n’avait jamais vu d’image d’eux dans leur métier. N’avait à aucun moment été conviée à l’une de leurs représentations. N’avait pas eu l’occasion de les y découvrir aussi rayonnants.
Bien sûr, sa grand-mère lui avait révélé leur profession, justifiant ainsi tant leurs absences répétées que le cantonnement d’Urielle en divers pensionnats. Maladroite, elle avait plaisanté sur l’incompatibilité entre le rôle de jeune première et le ventre arrondi de la femme enceinte. Avait gommé le lien entre le fœtus et Urielle. Avait ri inconsidérément de la frustration de sa fille de se voir refuser le rôle. Creusant ainsi un abîme de culpabilité dans le cœur de sa petite-fille.
Urielle se frotte le visage, rajuste son voile et rabat son bandeau blanc sur le front. Elle soupire. Ce devrait être loin tout ça. Un coup d’œil discret sur l’horloge l’informe de la fin toute proche de l’étude. Heureusement. Elle a besoin d’air.
- Mes enfants : rassemblez vos affaires. Il est temps de rentrer chez vous »
- Oui, sœur Malik » répond le chœur lui aussi impatient de s’échapper.
Sur le chemin du retour vers le couvent, Urielle rumine ses émotions, se fustige de les ressentir encore. Ses chaussures éclaboussent vigoureusement le trottoir.
- Tu aurais pu virer ta cuti, ma vieille… après tout ce que tu as fait pour te les sortir de la tête !
Dépitée, déconcertée, elle se saisit sciemment d’une pomme sur l’étal du légumier et, ne s’en cachant même pas, croque rageusement dedans.
Pas question non plus de s’en confesser. Cela restera parmi tous ses secrets inavoués.
***
Chapitre IV - 1990
Une fois pour toutes, les Sœurs lui ont laissé la charge de prendre soin de la bibliothèque.
Cela convient à tout le monde et au détour de l’une ou l’autre de ses sorties, il arrive même à Urielle d’avoir l’opportunité de l’enrichir de quelques ouvrages de réflexions spirituelles.
Pour l’heure, elle profite de l’occasion pour se livrer à l’inventaire du petit coffre repéré il y a longtemps maintenant. Elle a emballé la Bible dans du papier soie pour la protéger des autres objets mais aime soulever la fine couverture et respirer les effluves chauds, boisés, fauves du livre.
Le mystère de sa présence dans le coffre n’a jamais été éclairci et Urielle s’est bien gardée de faire état de sa trouvaille. Indifférence, distraction ou excès de confiance, personne au couvent ne s’est douté de l’existence de ce secret.
Comme à chaque fois, le souvenir de sa découverte fortuite la fait rougir de plaisir.
Depuis le contenu du coffre s’est accru de ses divers larcins. Objets précieux, originaux, évocateurs de souvenirs jubilatoires. Ici, une petite pomme de cristal dérobée à une pimbêche, vendeuse arrogante de Swarovski dans une galerie bondée. Là un récipient en argent, dûment poinçonné, tombé du tréteau du brocanteur dans sa manche vaste et protectrice, à l’occasion d’une bousculade très bienvenue.
- Mais enfin, faites attention, mon fils, vous avez failli me faire tomber !
Et hop ! Subtilisé !
Là un sachet de tranches de fruit séchées. Là encore la pomme du flacon rouge du parfum « Nina » de Nina Ricci.
Et toujours l’omniprésence de la pomme, en rappel des jours d’insouciance à l’internat, auprès de son amie Anne. Fidèle à leur complicité, leur connivence, lorsqu’il s’agissait de s’insurger contre les contraintes des abus d’autorité, de s’en émanciper plus ou moins discrètement. Urielle prolonge ainsi la tradition, alors même que ses liens avec Anne se sont distendus. Elles se sont écrit : quelques échanges épistolaires de plus en plus factuels. Se limitant, pour Anne à évoquer les jalons de la vie mondaine à laquelle elle n’a pu échapper : « Encore un de ces dîners interminables à l’ambassade. C’est truffé d’ennui et d’hypocrisie. Que veux-tu, la carrière de mon mari exige notre présence… »
Et pour Urielle à omettre l’essentiel de sa quête. Impossible d’évoquer son espace de liberté et de rébellion dans son vase clos. Elle a choisi de s'y protéger de ses indésirables parents pourtant persévérants dans leur absence, d’y enfermer ses blessures d’enfance. Là, c’est elle qui s’est isolée. Ce ne sont pas eux qui l’ont éloignée… Est-ce une revanche suffisante ? Toujours est-il que par ses chapardages, elle réaffirme son émancipation en transgressant l’un des interdits les plus ressassés par les bien-pensants, les plus évidents. Elle se joue des préjugés d’innocence projetés sur son état religieux ; s’amuse de la constance des circonstances entourant les occasions pourtant aléatoires de commettre ses forfaits.
- Amusant tout de même… un jour peut-être je me ferai prendre. Que m’importe ! Ou alors, je dépenserai la fortune que je n’ai pas en consultations chez un psy… Au fond, j’ai peut-être hérité des dons d’acteur de mes parents… Bon, en attendant de me faire expliquer mes troubles dissociatifs ou autres, je referme presto le coffre et me rends au réfectoire. A moi la corvée cuisine !
Urielle ne parvient pas à effacer de ses lèvres un sourire radieux. Jusqu’à présent et – finalement depuis de longues années – elle a pleinement profité de ses choix de vie sans que personne n’en décèle la face cachée. Une réelle victoire sur les implications de la vie communautaire, la promiscuité, les petitesses parfois. Il faut dire que dans le couvent et auprès de ses élèves, son attitude est irréprochable.
- Eh ! bien Sœur Marie-Angélique, vous voilà de bien belle humeur, dirait-on !
- Mais oui, ma Sœur, je me réjouissais de préparer avec vous le repas de ce soir. Nous en profiterons peut-être pour fredonner l’un ou l’autre cantique. Cela ouvre des perspectives de recueillement très agréables, n’êtes-vous pas d’accord ?
Bien sûr, elle est d’accord, cette Sœur Marie-Angélique a le talent de répandre une douce bienveillance autour d’elle.
***
Chapitre V – 1999
- Sœur Marie-Angélique, que tenez-vous en main ? Montrez !
Urielle sursaute. Elle n’avait ni vu ni entendu venir mère Marthe. Elle se résout à se laisser fouiller par le regard de fouine, céruléen délavé et glacé de la supérieure, s’attend à l’une de ses remarques cinglantes.
Mère Marthe avait remplacé la douce et souriante mère Jeanne-Marie au décès de cette dernière. Le contraste était frappant. De l’avis général, inexprimé mais patent, la communauté n’avait pas gagné au change.
Devant l’air aussi outré qu’interloqué de mère Marthe, Urielle précise :
- C’est un tamagotchi, ma mère. Je l’ai confisqué à une élève qui … »
- Et en quoi cette horreur vous inspire-t-elle dans votre foi et vos principes religieux, ma fille ? Donnez-le-moi. Il finira dans la poubelle.
Urielle serre la main sur le petit animal virtuel. Son bleu électrique, agressif n’a pas favorisé la discrétion, ni lors de l’altercation entre deux élèves particulièrement belliqueuses, ni pour l’heure.
- C’est que … il ne m’appartient pas, ma mère. Je dois le rendre à …
- Donnez-le-moi vous dis-je et rendez-vous à l’office. Ne confondez pas vos devoirs ! Vous êtes en retard, comme d’habitude. »
Irritée mais résignée, Urielle obtempère. Elle fouillera les poubelles en temps utile. Elle pourra toujours hypocritement proposer de soulager la sœur en charge de la corvée de sortie des ordures.
Pour l’instant, elle s’abandonne au rituel des complies. Les chants, la répétition des gestes et des mots la calment.
La nuit tombe rapidement en cette saison qui suit l’équinoxe de printemps, l’encre se substituant subrepticement au camaïeu des bleus, parfois orangés, parfois plus sourds des premiers beaux jours.
Comme souvent, dans le silence qui clôt la journée, Urielle s’interroge sur son engagement. Son désengagement, en réalité. Sa volonté d’échapper au monde extérieur, en particulier celui de ses parents, qu’elle a une fois pour toutes taxés de superficialité, d’égocentrisme, de fabulation.
Ses réflexions flottent doucement entre remise en question et certitudes branlantes. Un peu d’appréhension aussi.
Peut-être a-t-elle vécu trop longtemps en vase clos, s’y est-elle enracinée. Peut-être aspire-t-elle à plus d’air, d’espace, d’inconnu.
En attendant, ici c’est son refuge. Elle en a depuis toujours interdit l’accès à sa famille, sous prétexte – mais est-il fondé ? – d’incompatibilité de valeurs.
Quant à sa foi, elle fluctue sous les diverses facettes du doute. Entre transgression, besoin de liberté et de connaissances, rejet des dogmes, mysticisme parfois et recherche sincère de spiritualité. Aujourd’hui, force lui est de constater qu’elle n’a pas trouvé parmi ses compagnes de confidente assez proche pour partager l’évolution de ses convictions, pas plus que pour l’épauler dans la persistance son credo.
D’autant que depuis l’investiture de sœur Marthe, il ne fait pas bon remettre en cause l’ordre établi. Pas question non plus, cela va de soi, d’évoquer le petit coffre, sa bible et ses compagnons de cache.
Récemment pourtant, au détour d’une conversation anodine sur l’histoire du couvent, une ancienne avait soulevé un bord du voile.
- Il se raconte, sœur Marie-Angélique, que la sœur fondatrice de notre communauté possédait une bible très ancienne et d’une valeur inestimable. Elle aurait appartenu à Sainte Claire et nous serait parvenue par des voies énigmatiques…
Urielle très concernée, avait dissimulé son implication sous l’ironie.
- Oh, ma sœur, vous évoquez là le trésor des Templiers.
- Riez, ma sœur, riez. Toujours est-il qu’on ne l’a jamais retrouvée, cette bible.
- Mmm, c’est interpellant…
Son interlocutrice avait souri finement.
- Vous savez, les légendes sont aussi nécessaires que le pain. On s’en nourrit pareillement.
Jalouse de ses prérogatives et prudente quant au reste, Urielle n’avait pas fait d’autre commentaire. Pourtant, que n’aurait-elle donné pour connaître le fin mot de l’histoire !
Elle s’était promis une incursion approfondie dans les documents relatant la création de l’ordre et une étude de la vie de Sainte Claire.
Urielle avait apprécié ce moment de partage avec son aînée, puis toutes deux s’étaient à nouveau attelées, en silence cette fois, à la cueillette des iris précoces destinés à décorer la chapelle.
***
Chapitre VI – 2025
« Dieu, que cette sonnerie est agressive ! »
Urielle s’extirpe péniblement de son bain. Il en était temps. Elle allait s’y dissoudre.
Les notes du pont de la rivière Kwaï s’égosillent quelque part dans l’appartement, s’arrêtent un moment et repartent de plus belle. Enroulée sans façon dans sa serviette de bain qui déjà pendouille, elle cherche la provenance du tintamarre.
- Mais où ai-je laissé ce casse-pied de téléphone ? Il faudrait vraiment que je change le signal d’appel. C’est insupportable. Mwouais, mais je ne sais pas comment faire. Ces engins sont une vraie plaie à manipuler. Mais enfin, où est-il ?
Les notes suraigües guident Urielle vers le vestiaire. Elle s’y précipite, manque renverser l’immense cactus qui en décore l’accès, jure comme une païenne. Le cache-pot vacille ; elle le replace du bout du pied. Entre-temps, l’absence de réponse a découragé son correspondant.
- C’était prévisible ! Et comme j’ai renoncé à ma ligne fixe, je ne peux même pas m’appeler pour le trouver.
En soufflant de dépit, elle poursuit ses recherches. Il n’est pas sur la desserte où, accroché au porte-clé en forme de pomme trône son trousseau. Pas non plus dans les poches de son imperméable suspendu tout à l‘heure en triple vitesse pour cause de besoin naturel urgent. Le sac à main retourné sans égard n’a régurgité que son portefeuille et un paquet de kleenex.
Le regard d’Urielle s’arrête sur sa vieille paire de bottes « Aigle ». Leur teinte verdâtre déjà peu engageante dans leur jeunesse, a connu des jours plus glorieux mais elle ne se résout pas à s’en séparer. Elles lui ont été tellement utiles dans le potager du couvent.
Ses yeux remontent vers le trench dont une des poches est retournée. Elle ne l’avait pas vue, celle-là. Et bien sûr, le portable en est tombé dans une des bottes.
- Bon, qui m’a appelée ? Oh ! Chouette, c’est Anne. Je rappelle ».
Les deux amies avaient renoué les liens que leurs vies respectives, tellement dissemblables, avaient distendus.
Comme si elles s’étaient quittées la veille, elles s’étaient raconté les hauts et les bas de leurs vécu. Dérouler un film de plus de cinquante années force à aller à l’essentiel, et sous peine d’ennui, à l’émailler de rires. Un divorce houleux pour Anne, l’éloignement des prétendus amis, la tristesse de n’avoir pas eu d’enfant. Une vie morne, enfin ranimée par leurs retrouvailles.
Urielle n’a omis ni la sérénité des premières années de son parcours religieux, égayées par les contacts pleins d’enseignements avec les adolescents, ni les tensions répétées avec sœur Marthe, la dernière des mères supérieures du couvent, lui rendant la vie monastique de plus en plus difficile à supporter. Le vide, jamais comblé, creusé par l’absence et l’indifférence de ses parents. La surprise de bénéficier de leur héritage, l’opportunité de changer de vie, à près de septante ans. Compte tenu de son choix de vie, son paradoxal et constant besoin de liberté, nourri par la transgression et ses menus larcins.
Les doutes et revirements qu’elles ont partagés, sans le savoir.
« Ecoute, vieille pomme : et si tu venais prendre le thé chez moi, demain. Comme de respectables mamies. Je te promets une tatin d’enfer et le dernier de mes secrets ».
Jusqu’à présent Urielle n’a pas encore évoqué le petit coffre ni la bible qui y sommeille toujours. Par goût du mystère et en raison du peu d’intérêt pour la valeur pécuniaire de l’objet, elle l’y a laissée en quittant le couvent, encore emballée dans son papier de soie. Elle a pris soin de replacer la clé là où elle l’avait trouvée, repoussée vigoureusement d’un coup de balai sous la bibliothèque.
« A Dieu vat ! je te souhaite bon vent et belle trouvaille à la prochaine petite curieuse, pour peu que le couvent en abrite encore à l’avenir ».