vendredi 27 février 2026

 

 

 

Andrée - Urielle Chapitre 4 – Rouge – parfum – Victoire

 

Une fois pour toutes, les Sœurs lui ont laissé la charge de prendre soin de la bibliothèque.
Cela convient à tout le monde et au détour de l’une ou l’autre de ses sorties, il arrive même à Urielle d’avoir l’opportunité de l’enrichir de quelques ouvrages de réflexions spirituelles.
Pour l’heure, elle profite de l’occasion pour se livrer à l’inventaire du petit coffre repéré il y a longtemps maintenant. Elle a emballé la Bible dans du papier soie pour la protéger des autres objets mais aime soulever la fine couverture et respirer les effluves chauds, boisés, fauves du livre.
Le mystère de sa présence dans le coffre n’a jamais été éclairci et Urielle s’est bien gardée de faire état de sa trouvaille. Indifférence, distraction ou excès de confiance, personne au couvent ne s’est douté de l’existence de ce secret.
Comme à chaque fois, le souvenir de sa découverte fortuite la fait rougir de plaisir.
Depuis lors, le contenu du coffre s’est accru de ses divers larcins. Objets précieux, originaux, évocateurs de souvenirs jubilatoires. Ici, une petite pomme de cristal dérobée à une pimbêche, vendeuse arrogante de Swarovski dans une galerie bondée. Là un récipient en argent, dûment poinçonné, tombé du tréteau du brocanteur dans sa manche vaste et protectrice, à l’occasion d’une bousculade très bienvenue.
« Mais enfin, faites attention, mon fils, vous avez failli me faire tomber ! ». Et hop ! Subtilisé !
Là un sachet de tranches de fruit séchées. Là encore la pomme du flacon rouge du parfum « Nina » de Nina Ricci.
Et toujours l’omniprésence de la pomme, en rappel des jours d’insouciance à l’internat, auprès de son amie Anne. Fidèle à leur complicité, leur connivence, lorsqu’il s’agissait de s’insurger contre les contraintes des abus d’autorité, de s’en émanciper plus ou moins discrètement. Urielle en prolonge ainsi la tradition, alors même que ses liens avec Anne se sont distendus. Elles se sont écrit. Quelques échanges épistolaires de plus en plus factuels. Se limitant pour Anne à évoquer les jalons de la vie mondaine à laquelle elle n’a pu échapper : « Encore un de ces dîners interminables à l’ambassade. C’est truffé d’ennui et d’hypocrisie. Que veux-tu, la carrière de mon mari exige notre présence… »
Et pour Urielle à omettre l’essentiel de sa quête. Impossible d’évoquer son espace de liberté et de rébellion dans son vase clos.  Elle a choisi de s'y protéger de ses indésirables parents pourtant persévérants dans leur absence, d’y enfermer ses blessures d’enfance. Là, c’est elle qui s’est isolée. Ce ne sont pas eux qui l’ont éloignée… Est-ce une revanche suffisante ? Toujours est-il que par ses chapardages, elle réaffirme son émancipation en transgressant l’un des interdits les plus ressassés par les bien-pensants, les plus évidents. Elle se joue des préjugés d’innocence projetés sur son état religieux ; s’amuse de la constance des circonstances entourant les occasions pourtant aléatoires de commettre ses forfaits.
« Amusant tout de même… un jour peut-être je me ferai prendre. Que m’importe ! Ou alors, je dépenserai la fortune que je n’ai pas en consultations chez un psy… Au fond, j’ai peut-être hérité des dons d’acteur de mes parents… Bon, en attendant de me faire expliquer mes troubles dissociatifs ou autres, je referme presto le coffre et me rends au réfectoire. A moi la corvée cuisine !». Urielle ne parvient pas à effacer de ses lèvres un sourire radieux. Jusqu’à présent et – finalement depuis de longues années- elle a pleinement profité de ses choix de vie sans que personne n’en décèle la face cachée. Une réelle victoire sur les implications de la vie communautaire, la promiscuité, les petitesses parfois. Il faut dire que dans le couvent et auprès de ses élèves, son attitude est irréprochable.
« Eh ! bien Sœur Marie-Angélique, vous voilà de bien belle humeur, dirait-on ! »
« Mais oui, ma Sœur, je me réjouissais de préparer avec vous le repas de ce soir. Nous en profiterons peut-être pour fredonner l’un ou l’autre cantique. Cela ouvre des perspectives de recueillement très agréables, n’êtes-vous pas d’accord ? ».
Bien sûr, elle est d’accord, cette Sœur Marie-Angélique a le talent de répandre une douce bienveillance autour d’elle.

jeudi 5 février 2026

 

 

 

Andrée - Urielle Chapitre 3 – Blanc – photo – 1ère fois

 

La statue en plâtre de la Vierge veille sur la quiétude des lieux. N’était-ce la récurrence des reniflements, raclements et toux grasses des élèves, le silence de la salle de classe serait presque parfait.
Évidemment l’origine de ces nuisances sonores peut être imputée à la neige lourde et au vent vicieux qui sévissent par intermittence depuis quelques jours.
Pas de quoi faire ni glissade, ni bonhommes, à peine quelques batailles rangées de boules molles et anémiques. L’humidité s’infiltre jusqu’aux os et au sol les flocons s’étiolent en flaques boueuses.
Parfait pour les microbes et autres virus. Sans compter que pour affronter ces frimas, la plupart des collégiens ont délaissé doudounes et bottillons au profit de sweats à capuches et « converses » en tissus. Le tout décliné en bleu marine mais surtout blanc, comme il se doit dans l’établissement.  Respect des codes couleurs – mais inversé- et désinvolture affichée devant les impératifs de saison. Quelques critères de l’adolescence.
Urielle sourit. Avec sa tendresse un peu bourrue, elle enregistre l’évolution rapide de la génération, déjà si éloignée de la sienne. Elle chemine entre les bancs, prodiguant à voix basse conseils, encouragements ou remontrances bienveillantes aux distraits.
Elle aime sa tâche de surveillante et s’est attachée aux habitués de l’étude. La plupart lui rendent bien son affection.
Son ample chasuble frôle un tas de feuillets empilés sur le coin d’un pupitre. Lequel ne rate pas l’occasion de s’éparpiller sur le plancher.
« Oh ! Caroline, j’ai fait tomber tes feuilles. Désolée. Je vais les ramasser »
« Merci sœur Malik. Ce n’est rien, je peux le faire ».
Penchée en avant, Urielle se fige. De l’amas de papier ressort une photo publicitaire pour une représentation théâtrale. Sur le cliché en grand format, arborant des sourires étincelants, pomponnés, maquillés, l’allure juvénile démentant leur âge : ses parents. L’une sous son nom de jeune fille, l’autre sous pseudonyme en forme d’anagramme. La main tremblante, elle s’en saisit et l’examine.  Aucun doute sur leur identité.
« Je…Hum ! Tu aimes le théâtre Caroline ? »
« Oh oui, c’est trop stylé. Et cette pièce était très bien. Drôle et prenante à la fois. J’ai adoré du duo d’acteurs… ».
Urielle tente de reprendre contenance. Elle retourne l’image et la tend à son interlocutrice.
« J’en suis très contente pour toi. Tu aimes les classiques aussi ? »
Elle écoute à peine la réponse. Ébranlée, elle retourne s’assoir à son bureau. C’est la première fois qu’elle est confrontée de manière aussi brutale à la réalité tangible de la vie de ses parents. Qu’elle s’en sent à ce point étrangère. Exclue. Inexistante. Elle n’avait jamais vu d’image d’eux dans leur métier. N’avait à aucun moment été conviée à l’une de leurs représentations. N’avait pas eu l’occasion de les y découvrir aussi rayonnants.
Bien sûr, sa grand-mère lui avait révélé leur profession, justifiant ainsi tant leurs absences répétées que le cantonnement d’Urielle en divers pensionnats. Maladroite, elle avait plaisanté sur l’incompatibilité entre le rôle de jeune première et le ventre arrondi de la femme enceinte. Avait gommé le lien entre le fœtus et Urielle. Avait ri inconsidérément de la frustration de sa fille de se voir refuser le rôle.  Creusant ainsi un abîme de culpabilité dans le cœur de sa petite-fille.
Urielle se frotte le visage, rajuste son voile et rabat son bandeau blanc sur le front. Elle soupire. Ce devrait être loin tout ça. Un coup d’œil discret sur l’horloge l’informe de la fin toute proche de l’étude. Heureusement. Elle a besoin d’air.
« Mes enfants : rassemblez vos affaires. Il est temps de rentrer chez vous »
« Oui, sœur Malik » répond le chœur lui aussi impatient de s’échapper.
Sur le chemin du retour vers le couvent, Urielle rumine ses émotions, se fustige de les ressentir encore. Ses chaussures éclaboussent vigoureusement le trottoir.
« Tu aurais pu virer ta cuti, ma vieille… après tout ce que tu as fait pour te les sortir de la tête ! ».
Dépitée, déconcertée, elle se saisit sciemment d’une pomme sur l’étal du légumier et, ne s’en cachant même pas, croque rageusement dedans.
Pas question non plus de s’en confesser. Cela restera parmi tous ses secrets inavoués.

vendredi 16 janvier 2026

 

 

 

Andrée - Urielle Chapitre 2

 

Son noviciat touche à sa fin. Comme ses autres compagnes, Urielle se voit attribuer les tâches ménagères en souffrance de responsable attitrée. Elle a choisi et obtenu l’entretien de la bibliothèque. Le bois blond des étagères, le vieux plancher craquant, les senteurs d’encaustique, les rangées de livres, tout ici l’attire.
Les rayons d’un soleil déclinant accentuent la douceur ambrée des lieux. Ici, elle se sent à sa place, chez elle, dans une intimité avec elle-même, une solitude qui lui sont généralement refusées partout ailleurs dans le couvent. Ici, ses pensées peuvent s’égarer, fluctuer du plus sérieux au plus anodin.
En cette fin de journée, armée d’un balai et d’un chiffon doux à force d’usure, elle termine sa tâche en s’attaquant à la poussière accumulée sous les rayonnages.
Un léger bruit métallique attire son attention. A quatre pattes, elle jette un œil vers l’endroit d’où provient le son, y glisse la main et tâtonne. Aidés d’un bras tendu au maximum, ses doigts finissent par rencontrer un objet dur et froid. Elle le fait glisser jusqu’à elle et découvre une petite clé. Elle a dû être dorée mais est aujourd’hui quelque peu ternie. Bizarre. Aucune serrure n’est visible à proximité.
« Bon, je la donnerai à la Sœur économe. Elle saura sans doute ce qu’il faut en faire… ».
Elle s’apprête à la glisser dans sa poche et à poursuivre sa besogne. Mais la curiosité l’emporte. Peut-être qu’en bougeant quelques livres, elle découvrira un tiroir secret, une cachette digne de ses fantasmes d’enfant.
Fébrile et rapide, elle met son plan à exécution. Peu de temps après et malgré elle, Urielle éclate de son rire frais.
« Ça alors ! J’ai vu juste…sous réserve de ce que, en lieu et place du tiroir de mes rêves, cette clé ouvre une petite armoire. Hummm ! A peu près trente centimètres sur vingt. »
Dans le coffre un livre… un seul. Le cœur battant, Urielle s’empare de l’objet : une Bible recouverte d’une reliure ouvragée, tabac clair, légèrement fendillée. Le cuir n’a pas totalement perdu son odeur. La tranche d’or passé des feuillets dénote la préciosité du volume. Délicatement, elle en tourne les premières pages, si fines, si fragiles. Le texte est écrit en latin, agrémenté de magnifiques enluminures.  Dans un Eden idyllique, Eve tend à Adam la fameuse pomme, d’un jaune éclatant nonobstant la probable ancienneté des couleurs.
« Curieux, ça ! Je la voyais rouge la pomme… »
Les pensées et souvenirs s’entrechoquent. Depuis la possible nature de grenade de la prétendue pomme, en passant par sa symbolique de la Connaissance, son goût immodéré à elle pour ce fruit, jusqu’à l’album de Martine qu’elle avait feuilleté, ses illustrations de belles reinettes, son envie de se le faire offrir et la réplique acide de sa mère, pour une fois présente à ses côtés : « Tu n’as vraiment pas besoin de lire ces stupidités. C’est gnan-gnan au possible ! Lis ce que te propose ta maîtresse !». Elle s’était dirigée vers la caisse munie d’une pile d’œuvres de théâtre, sans manifester le moindre intérêt pour les propositions de lecture de la maîtresse.
La déception venait autant de la privation d’un objet convoité que du rendez-vous manqué avec un moment de douceur et de complicité avec sa mère. Le recueil aurait figuré en bonne place parmi les rares moments heureux de leur relation. Rares… au point que, perturbée, Urielle fouille sa mémoire à la recherche de l’un d’eux. Que diable, peu lui importe !
Chassant cette contrariété, Urielle soupire. « Soit. Et maintenant, je fais quoi ? »
Des pas se rapprochent de la bibliothèque. Plus le temps de tergiverser. Elle remet la Bible en place, referme sa cachette, replace les livres qui la masquent et glisse précipitamment la clé dans sa poche. Elle lui trouvera un lieu sûr et un usage plus tard.
« Oh ! Sœur Marie-Angélique, vous êtes toujours occupée ! Cette bibliothèque va briller de mille feux. Mais vous allez manquer les vêpres… »
« J’ai terminé. J’allais ranger le balai. J’arrive ».

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