Andrée - Urielle - Chapitre 5 – Bleu – jouet – dispute
« Sœur Marie-Angélique, que tenez-vous en main ? Montrez ! »
Urielle sursaute.
Elle n’avait ni vu ni entendu venir mère Marthe. Elle se résout à se faire
fouiller par le regard de fouine, céruléen délavé et glacé de la supérieure,
s’attend à l’une de ses remarques cinglantes.
Mère Marthe avait remplacé la douce et souriante mère Jeanne-Marie au décès de
cette dernière. Le contraste était frappant. De l’avis général, inexprimé mais
patent, la communauté n’avait pas gagné au change.
Devant l’air aussi outré qu’interloqué de mère Marthe, Urielle précise :
« C’est un tamagotchi, ma mère. Je l’ai confisqué à une élève qui … »
« Et en quoi cette horreur vous inspire-t-elle dans votre foi et vos principes
religieux, ma fille ? Donnez-le-moi. Il finira dans la poubelle ».
Urielle serre la main sur le petit animal virtuel. Son bleu électrique,
agressif n’a pas favorisé la discrétion, ni lors de l’altercation entre deux
élèves particulièrement belliqueuses, ni pour l’heure.
« C’est que … il ne m’appartient pas, ma mère. Je dois le rendre à
… ».
« Donnez-le-moi vous
dis-je et rendez-vous à l’office. Ne confondez pas vos devoirs ! Vous êtes en retard, comme d’habitude. »
Irritée mais résignée, Urielle obtempère. Elle fouillera les poubelles en temps
utile. Elle pourra toujours hypocritement proposer de soulager la sœur en
charge de la corvée de sortie des ordures.
Pour l’instant, elle s’abandonne au rituel des complies. Les chants, la
répétition des gestes et des mots la calment.
La nuit tombe
rapidement en cette saison qui suit l’équinoxe de printemps, l’encre se substituant subrepticement
au camaïeu des bleus, parfois orangés, parfois plus sourds des premiers beaux
jours.
Comme souvent, dans le silence qui clôt la journée, Urielle s’interroge sur son
engagement. Son désengagement, en réalité. Sa volonté d’échapper au monde extérieur,
en particulier celui de ses parents, qu’elle a une fois pour toutes taxé de
superficialité, d’égocentrisme, de fabulation.
Ses réflexions flottent doucement entre remise en question et certitudes
branlantes. Un peu d’appréhension aussi.
Peut-être a-t-elle vécu trop longtemps en vase clos, s’y est-elle enracinée.
Peut-être aspire-t-elle à plus d’air, d’espace, d’inconnu.
En attendant, ici c’est son refuge. Elle en a depuis toujours interdit l’accès
à sa famille, sous prétexte- mais est-il fondé- d’incompatibilité de valeurs.
La boucle est bouclée.
Quant à sa foi, elle
fluctue sous les diverses facettes du doute. Entre transgression, besoin de
liberté et de connaissances, rejet des dogmes, mysticisme parfois et recherche
sincère de spiritualité. Aujourd’hui, force lui est de constater qu’elle n’a
pas trouvé parmi ses compagnes de confidente assez proche ni pour partager
l’évolution de ses convictions, ni pour l’épauler dans la persistance son credo.
D’autant que depuis l’investiture de sœur Marthe, il ne fait pas bon remettre
en cause l’ordre établi. Pas question non plus, cela va de soi, d’évoquer le
petit coffre, sa bible et ses compagnons de cache.
Récemment pourtant, au détour d’une conversation anodine sur l’histoire du
couvent, une ancienne avait soulevé un bord du voile.
« Il se raconte, sœur Marie-Angélique, que la sœur fondatrice de notre
communauté possédait une bible très ancienne et d’une valeur inestimable. Elle
aurait appartenu à Sainte Claire et nous serait parvenue par des voies énigmatiques… »
Urielle très concernée, avait dissimulé son implication sous l’ironie.
« Oh, ma sœur, vous évoquez là le trésor des Templiers. »
« Riez, ma sœur, riez. Toujours est-il qu’on ne l’a jamais retrouvée,
cette bible. »
« Mmm, c’est
interpellant… »
Jalouse de ses prérogatives et prudente quant au reste, Urielle n’avait pas
fait d’autre commentaire. Pourtant, que n’aurait-elle donné pour connaître le
fin mot de l’histoire !
Elle se promit une incursion approfondie dans les documents relatant la création
de l’ordre et une étude de la vie de Sainte Claire.
Son interlocutrice avait souri finement.
« Vous savez, les légendes sont aussi nécessaires que le pain. On s’en
nourrit pareillement ».
Urielle avait apprécié ce moment de connivence avec son aînée, puis toutes deux
s’étaient à nouveau attelées, en silence cette fois, à la cueillette des iris précoces
destinés à décorer la chapelle.