Andrée - Urielle Chapitre 4 – Rouge – parfum – Victoire
Une fois pour toutes,
les Sœurs lui ont laissé la charge de prendre soin de la bibliothèque.
Cela convient à tout
le monde et au détour de l’une ou l’autre de ses sorties, il arrive même à
Urielle d’avoir l’opportunité de l’enrichir de quelques ouvrages de réflexions
spirituelles.
Pour l’heure, elle profite de l’occasion pour se livrer à l’inventaire du petit
coffre repéré il y a longtemps maintenant. Elle a emballé la Bible dans du papier
soie pour la protéger des autres objets mais aime soulever la fine couverture
et respirer les effluves chauds, boisés, fauves du livre.
Le mystère de sa présence dans le coffre n’a jamais été éclairci et Urielle s’est
bien gardée de faire état de sa trouvaille. Indifférence, distraction ou excès
de confiance, personne au couvent ne s’est douté de l’existence de ce secret.
Comme à chaque fois, le souvenir de sa découverte fortuite la fait rougir de
plaisir.
Depuis lors, le contenu du coffre s’est accru de ses divers larcins. Objets
précieux, originaux, évocateurs de souvenirs jubilatoires. Ici, une petite
pomme de cristal dérobée à une pimbêche, vendeuse arrogante de Swarovski dans
une galerie bondée. Là un récipient en argent, dûment poinçonné, tombé du
tréteau du brocanteur dans sa manche vaste et protectrice, à l’occasion d’une
bousculade très bienvenue.
« Mais enfin,
faites attention, mon fils, vous avez failli me faire tomber ! ». Et
hop ! Subtilisé !
Là un sachet de tranches de fruit séchées. Là encore la pomme du flacon rouge
du parfum « Nina » de Nina Ricci.
Et toujours l’omniprésence de la pomme, en rappel des jours d’insouciance à l’internat,
auprès de son amie Anne. Fidèle à leur complicité, leur connivence, lorsqu’il s’agissait
de s’insurger contre les contraintes des abus d’autorité, de s’en émanciper
plus ou moins discrètement. Urielle en prolonge ainsi la tradition, alors même
que ses liens avec Anne se sont distendus. Elles se sont écrit. Quelques
échanges épistolaires de plus en plus factuels. Se limitant pour Anne à évoquer
les jalons de la vie mondaine à laquelle elle n’a pu échapper : « Encore
un de ces dîners interminables à l’ambassade. C’est truffé d’ennui et d’hypocrisie.
Que veux-tu, la carrière de mon mari exige notre présence… »
Et pour Urielle à omettre l’essentiel de sa quête. Impossible d’évoquer son
espace de liberté et de rébellion dans son vase clos. Elle a choisi
de s'y protéger de ses indésirables parents pourtant persévérants dans leur
absence, d’y enfermer ses blessures d’enfance. Là, c’est elle qui s’est isolée.
Ce ne sont pas eux qui l’ont éloignée… Est-ce une revanche suffisante ? Toujours
est-il que par ses chapardages, elle réaffirme son émancipation en
transgressant l’un des interdits les plus ressassés par les bien-pensants, les
plus évidents. Elle se joue des préjugés d’innocence projetés sur son état
religieux ; s’amuse de la constance des circonstances entourant les
occasions pourtant aléatoires de commettre ses forfaits.
« Amusant tout
de même… un jour peut-être je me ferai prendre. Que m’importe ! Ou alors,
je dépenserai la fortune que je n’ai pas en consultations chez un psy… Au
fond, j’ai peut-être hérité des dons d’acteur de mes parents… Bon, en attendant
de me faire expliquer mes troubles dissociatifs ou autres, je referme presto le
coffre et me rends au réfectoire. A moi la corvée cuisine !». Urielle ne
parvient pas à effacer de ses lèvres un sourire radieux. Jusqu’à présent et –
finalement depuis de longues années- elle a pleinement profité de ses choix de
vie sans que personne n’en décèle la face cachée. Une réelle victoire sur les implications
de la vie communautaire, la promiscuité, les petitesses parfois. Il faut dire
que dans le couvent et auprès de ses élèves, son attitude est irréprochable.
« Eh ! bien
Sœur Marie-Angélique, vous voilà de bien belle humeur, dirait-on ! »
« Mais oui, ma Sœur,
je me réjouissais de préparer avec vous le repas de ce soir. Nous en
profiterons peut-être pour fredonner l’un ou l’autre cantique. Cela ouvre des
perspectives de recueillement très agréables, n’êtes-vous pas d’accord ? ».
Bien sûr, elle est d’accord,
cette Sœur Marie-Angélique a le talent de répandre une douce bienveillance
autour d’elle.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire