jeudi 9 avril 2026

 

 

 

Andrée - Urielle - Chapitre 6 – vert – accessoire vestimentaire – épreuve

 

« Dieu, que cette sonnerie est agressive ! »
Urielle s’extirpe péniblement de son bain. Il en était temps. Elle allait s’y dissoudre.
Les notes du pont de la rivière Kwaï s’égosillent quelque part dans l’appartement, s’arrêtent un moment et repartent de plus belle. Enroulée sans façon dans sa serviette de bain qui déjà pendouille, elle cherche la provenance du tintamarre.
« Mais où ai-je laissé ce casse-pied de téléphone ? Il faudrait vraiment que je change le signal d’appel. C’est insupportable. Mwouais, mais je ne sais pas comment faire. Ces engins sont une vraie plaie à manipuler. Mais enfin, où est-il ? »
Les notes suraigües guident Urielle vers le vestiaire. Elle s’y précipite, manque renverser l’immense cactus qui en décore l’accès, jure comme une païenne. Le cache-pot vacille ; elle le replace du bout du pied. Entre-temps, l’absence de réponse a découragé son correspondant.
«  C’était prévisible ! Et comme j’ai renoncé à ma ligne fixe, je ne peux même pas m’appeler pour le trouver. »  En soufflant de dépit, elle poursuit ses recherches. Il n’est pas sur la desserte où, accroché au porte-clé en forme de pomme trône son trousseau. Pas non plus dans les poches de son imperméable suspendu tout-à-l ‘heure en triple vitesse pour cause de besoin naturel urgent.

Le sac à main retourné sans égard n’a régurgité que son portefeuille et un paquet de kleenex.
Le regard d’Urielle s’arrête sur sa vieille paire de bottes « Aigle ». Leur teinte verdâtre déjà peu engageante dans leur jeunesse, a connu des jours plus glorieux mais elle ne se résout pas à s’en séparer. Elles lui ont été tellement utiles dans le potager du couvent.
Ses yeux remontent vers le trench dont une des poches est retournée. Elle ne l’avait pas vue, celle-là. Et bien sûr, le portable en est tombé dans une des bottes.
« Bon, qui m’a appelée ? Oh ! Chouette, c’est Anne. Je rappelle ».
Les deux amies avaient renoué les liens que leurs vies respectives, tellement dissemblables, avaient distendus.
Comme si elles s’étaient quittées la veille, elles s’étaient raconté les hauts et les bas de leurs jours. Dérouler un film de plus de cinquante années force à aller à l’essentiel, et sous peine d’ennui, à l’émailler de rires.   Un divorce houleux pour Anne, l’éloignement des prétendus amis, la tristesse de n’avoir pas eu d’enfant. Une vie morne, enfin ranimée par leurs retrouvailles.
Urielle n’a omis ni la sérénité des premières années de son parcours religieux, égayées par les contacts pleins d’enseignements avec les adolescents, ni les tensions répétées avec sœur Marthe, la dernière des mères supérieures du couvent, lui rendant la vie monastique de plus en plus difficile à supporter. Le vide, jamais comblé, creusé par l’absence et l’indifférence de ses parents. La surprise de bénéficier de leur héritage, l’opportunité de changer de vie, à près de septante ans.  Compte tenu de son choix de vie, son paradoxal et constant besoin de liberté, nourri par la transgression et ses menus larcins.
Les doutes et revirements qu’elles ont partagés, sans le savoir.
« Ecoute, vieille pomme : et si tu venais prendre le thé chez moi, demain. Comme de respectables mamies. Je te promets une tatin d’enfer et le dernier de mes secrets ».
Jusqu’à présent Urielle n’a pas encore évoqué le petit coffre ni la bible qui y sommeille toujours. Par goût du mystère et en raison du peu d’intérêt pour la valeur pécuniaire de l’objet, elle l’y a laissée en quittant le couvent, encore emballée dans son papier de soie. Elle a pris soin de replacer la clé là où elle l’avait trouvée, repoussée vigoureusement d’un coup de balai sous la bibliothèque.

« A Dieu vat ! je te souhaite bon vent et belle trouvaille à la prochaine petite curieuse, pour peu que le couvent en abrite encore à l’avenir ».

5 commentaires:

  1. Bonjour Andrée,
    Après relecture de l'ensemble, je ne peux qu'être fasciné par cette Urielle qui se projette dans l'ange Malik mais qui reste relativement sage. Elle va même jusqu'à replacer la bible là ou elle l'a trouvée...
    La nouvelle commence par un bain, elle se termine par une sortie de bain, comme une naissance ?
    Difficile de faire des re:marques sur ces épisodes qui présentent une Urielle toute en finesse, subtilité, secrète, aux incohérences si humaines. Et qui jamais ne cède à la haine envers ses parents. C'est une bonne âme malgré le sentiments de rejet de sa famille où même la grand-mère n'est pas très tendre...
    J'aime aussi ce rapprochement entre l'album de Martine et la Bible, deux contrariétés puisqu'elle ne peut disposer librement des deux !
    Justement, ce chapitre 3 ne serait-il pas plus adapté s'il se trouvait avant le deuxième ?
    Je voudrais voir la tête de la personne qui va re-découvrir la bible au milieu du bric à brac déposé par Urielle...
    Bien aussi d'avoir fait revenir Anne dans le chapitre 4. Cela rend plus plausible la fin...
    C'est pas tout ça mais j'ai une pomme qui m'attend au four !
    Belle image que cette pomme récurrente, fruit du péché mais au contraire, symbole d'une prise d'indépendance loin du père, ici les parents !
    Bravo pour cette noouvelle captivante.
    Bien à toi,
    Jan.

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  2. Bonjour Andrée,

    Ce dernier chapitre jette un éclairage intéressant sur la personnalité complexe d'Urielle. Son besoin d'indépendance, de se démarquer de ses soeurs conformes à ce qu'on attend d'une religieuse, de jouer avec le secret et même le péché a finalement eu raison de son engagement religieux, du moins sous cette forme. Je ne peux que la plaindre d'avoir attendu d'avoir 70 ans pour se rendre compte qu'elle faisait fausse route, une prise de conscience tardive. Son amie Anne sera là pour l'aider à ce changement de cap difficile, on ne sort pas indemne d'une pareille aventure, et la vie "civile" la met à rude école, déjà avec ce téléphone introuvable.
    Je me suis prise d'affection pour Urielle, cette femme complexe et original dans un milieu fermé et contraignant. Mais si j'aime bien son geste de repousser la Bible précieuse en quittant le couvent, j'aurais bien aimé en savoir plus sur ce le mystère qui l'entoure.

    Encore un peu de travail pour toi pour harmoniser les chapitres et j'aurai plaisir à relire ta nouvelle !

    Marie-Claire

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  3. Bonjour Andrée,
    Voilà une fin qui nous ramène au début et la boucle est bouclée.
    Les liens avec son amie Anne sont restés vivaces. Deux vies différentes. Pourtant elles n’éprouvent aucune difficulté à resserrer leurs liens d’ amitié.
    Ton style est fluide, léché et original. Il met le lecteur à distance des émotions de la jeune Urielle, puis de Sœur Marie-Angélique. Cela lui permet sans doute aussi d’atténuer la souffrance générée par l’absence de ses parents. Belle trouvaille que c’est grâce à leur héritage qu’elle sort du couvent, alors qu’ils l’y avaient confinée depuis son enfance.
    Bravo pour ta nouvelle tout en finesse et en subtilité qui laisse des parts d’ombre qu’Urielle comblera dans sa nouvelle vie.
    Amitiés,
    Cathy

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  4. Bonjour Andrée,
    j'ai "vécu" au travers de ta nouvelle, très réussie , surtout deux choses : une très belle utilisation des mots de la langue française et le renvoi à soi-même. Car tu me fais me poser des questions :qu'est-ce que l'engagement? qu'est-ce que moi j'ai réussi, dans mes engagements? Notamment celui de parent. Urielle se sent "étrangère" à ses parents. Dans ma nouvelle, je me pose la question (perpetuelle) "Qu'est-ce que l'amour?" et "je me sens étrangère" (c'est une femme qui parle). A ta manière, je trouve que tu touches à ta manière plus ou moins ces deux thèmes au travers de l'engagement.
    Mais on s'amuse, en plus! tu joues, tu te moques, sous forme de mystère, de secrets, d'insouciance...
    J'ai envie de dire que tu m'as enfuis, lors de cette nouvelle, dans "Un espace de liberté et de rébellion en vase clos".
    Une petite attention: la Pomme traverse la nouvelle. Génial. Ne serait-il pas intéressant de l'utiliser comme point de chute, qui ouvre plus notre imaginaire. Par exemple, nous savons que la pomme, elle pourri. Donc, ça sent. Or, imaginons qu'Urielle oublie une pomme, proche d'une certaine bible...Par exemple.
    Merci en tout cas
    Patrick

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  5. Bonjour Andrée,

    Cette fois, on peut dire que la boucle est bouclée puisque nous retrouvons Urielle dans son bain, là où tu obus l’avais présentée dans le prologue. Ton dénouement ferme toutes les portes.
    Je n’ai pas grand-chose à ajouter aux analyses de tes lecteurs qui disent assez la qualité de ta nouvelle et l’intérêt qu’elle a suscité. Un personnage attachant, des pétipéties apparemment anodines mais révélatrices d’une personnalité complexe et des métaphores qui ressurgissent d’épisodes en épisodes. Un vrai travail d’écrivain et un plaisir pour le lecteur.
    La mise au point finale ne demandera qu’une relecture attentive, soucieuse des détails et, pour le conforte des lecteurs, je te suggère de dater les épisodes. Même si tu ne souhaites pas les remettre dans l’ordre chronologique, cela donnera des repères précis quant l’âge de l’héroïne et au déroulement de son vécu.
    Bon travail de mise au point,
    Liliane

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