vendredi 16 janvier 2026

 

 

 

Andrée - Urielle Chapitre 2

 

Son noviciat touche à sa fin. Comme ses autres compagnes, Urielle se voit attribuer les tâches ménagères en souffrance de responsable attitrée. Elle a choisi et obtenu l’entretien de la bibliothèque. Le bois blond des étagères, le vieux plancher craquant, les senteurs d’encaustique, les rangées de livres, tout ici l’attire.
Les rayons d’un soleil déclinant accentuent la douceur ambrée des lieux. Ici, elle se sent à sa place, chez elle, dans une intimité avec elle-même, une solitude qui lui sont généralement refusées partout ailleurs dans le couvent. Ici, ses pensées peuvent s’égarer, fluctuer du plus sérieux au plus anodin.
En cette fin de journée, armée d’un balai et d’un chiffon doux à force d’usure, elle termine sa tâche en s’attaquant à la poussière accumulée sous les rayonnages.
Un léger bruit métallique attire son attention. A quatre pattes, elle jette un œil vers l’endroit d’où provient le son, y glisse la main et tâtonne. Aidés d’un bras tendu au maximum, ses doigts finissent par rencontrer un objet dur et froid. Elle le fait glisser jusqu’à elle et découvre une petite clé. Elle a dû être dorée mais est aujourd’hui quelque peu ternie. Bizarre. Aucune serrure n’est visible à proximité.
« Bon, je la donnerai à la Sœur économe. Elle saura sans doute ce qu’il faut en faire… ».
Elle s’apprête à la glisser dans sa poche et à poursuivre sa besogne. Mais la curiosité l’emporte. Peut-être qu’en bougeant quelques livres, elle découvrira un tiroir secret, une cachette digne de ses fantasmes d’enfant.
Fébrile et rapide, elle met son plan à exécution. Peu de temps après et malgré elle, Urielle éclate de son rire frais.
« Ça alors ! J’ai vu juste…sous réserve de ce que, en lieu et place du tiroir de mes rêves, cette clé ouvre une petite armoire. Hummm ! A peu près trente centimètres sur vingt. »
Dans le coffre un livre… un seul. Le cœur battant, Urielle s’empare de l’objet : une Bible recouverte d’une reliure ouvragée, tabac clair, légèrement fendillée. Le cuir n’a pas totalement perdu son odeur. La tranche d’or passé des feuillets dénote la préciosité du volume. Délicatement, elle en tourne les premières pages, si fines, si fragiles. Le texte est écrit en latin, agrémenté de magnifiques enluminures.  Dans un Eden idyllique, Eve tend à Adam la fameuse pomme, d’un jaune éclatant nonobstant la probable ancienneté des couleurs.
« Curieux, ça ! Je la voyais rouge la pomme… »
Les pensées et souvenirs s’entrechoquent. Depuis la possible nature de grenade de la prétendue pomme, en passant par sa symbolique de la Connaissance, son goût immodéré à elle pour ce fruit, jusqu’à l’album de Martine qu’elle avait feuilleté, ses illustrations de belles reinettes, son envie de se le faire offrir et la réplique acide de sa mère, pour une fois présente à ses côtés : « Tu n’as vraiment pas besoin de lire ces stupidités. C’est gnan-gnan au possible ! Lis ce que te propose ta maîtresse !». Elle s’était dirigée vers la caisse munie d’une pile d’œuvres de théâtre, sans manifester le moindre intérêt pour les propositions de lecture de la maîtresse.
La déception venait autant de la privation d’un objet convoité que du rendez-vous manqué avec un moment de douceur et de complicité avec sa mère. Le recueil aurait figuré en bonne place parmi les rares moments heureux de leur relation. Rares… au point que, perturbée, Urielle fouille sa mémoire à la recherche de l’un d’eux. Que diable, peu lui importe !
Chassant cette contrariété, Urielle soupire. « Soit. Et maintenant, je fais quoi ? »
Des pas se rapprochent de la bibliothèque. Plus le temps de tergiverser. Elle remet la Bible en place, referme sa cachette, replace les livres qui la masquent et glisse précipitamment la clé dans sa poche. Elle lui trouvera un lieu sûr et un usage plus tard.
« Oh ! Sœur Marie-Angélique, vous êtes toujours occupée ! Cette bibliothèque va briller de mille feux. Mais vous allez manquer les vêpres… »
« J’ai terminé. J’allais ranger le balai. J’arrive ».

7 commentaires:

  1. Bonjour Andrée,
    Urielle a déjà bien du mal à trouver un peu d'intimité alors qu'elle n'a pas même pas encore prononcé ses voeux !
    Comment va-t-elle supporter la vie quand elle sera officiellement une bonne soeur qui devra se consacrer uniquement à une vie de renoncement ?
    Urielle, soeur Marie-Angélique, découvre une bible précieuse mais tait sa trouvaille ! Comment va-t-elle faire pour l'annoncer ? A moins de la revendre en "stoemlelinks" à son seul profit et quitter une vie de frustration depuis son enfance familiale ?
    N'a-t-elle donc connu que le pensionnat puis le couvent ?
    Quel plaisir de lire un texte fluide et captivant comme un roman policier...
    Avec tous mes voeux de bonheur pour l'année qui vient, j'attends la suite avec impatience !
    Bien à toi,
    Jan.

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  2. Bonjour Andrée,
    Désolée de n'avoir pas pu te laisser un commentaire à ton 1e chapitre. Je l'ai découvert avec grand plaisir avant d'enchaîner sur le 2e. Deux moments de la vie d'Urielle : son enfance au pensionnat et sa préparation à la vie de couvent. Le couvent, une constante pour laquelle elle ne semble pas vraiment faite, bravant d'abord la règle d'obéissance en chapardant pommes et gâteau, puis péchant par omission en cachant sa découverte d'une Bible précieuse et en allant jusqu'à subtiliser la clef du coffret.
    Dès l'enfance, Urielle se montre coquine et rebelle, une façon de résister au chagrin de se voir oublier par ses parents. C'est une petite fille vive, attachante, et elle devient une nonne à l'imagination intacte, curieuse de découvrir un trésor.
    Pourquoi personne au couvent ne lui a-t-il jamais parlé de cette Bible dont toute la communauté devrait être fière ? Pourquoi subtilise-t-elle la clef au lieu d'en parler ? Et aussi pourquoi a-t-elle choisi la voie religieuse, une vie de communauté où les petits secrets ne sont sûrement pas bien vus. Vu le prologue qui nous la montre dans un bain à la mousse parfumée, elle a dû changer de cap un jour ou l'autre !
    Je suis curieuse de suivre Urielle dans sa vie qui sera bien plus mouvementée que prévu au départ !

    Marie-Claire

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  3. Ma question :
    Comment Urielle va-t-elle tenter d'élucider le mystère lié à cette Bible précieuse. Elle n'a apparemment pas l'intention de mettre ses soeurs au courant de sa découverte puisqu'elle dérobe la clef. On peut aussi se demander pourquoi. Pour trouver un espace personnel où exprimer sa personnalité ?
    Marie-Claire

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  4. Bonjour Andrée
    La couleur était donc "Jaune": peu de chances que je me trompe. La couleur pétille à tous les coins de ...paragraphes.
    Trouver un trésor! ha c'est toujours agréable, quelques soient les valeurs que l'on lui attribue notamment en fonction de notre âge, ou de notre système de valeurs. Une bible, une pomme, cette chère Martine: bonnes idées.
    Ce que j'apprécie, c'est cette relation compliquée entre Urielle et sa mère. Comment se fait-il que le père ne soit pas présent? On n'en fait pas état, ou peu. Comment Urielle peut-elle (ou pourra-t-elle) trouver un équilibre lui permettant de se sentir bien? Ou mieux? car discuter avec sa mère décédée serait difficile...Or, on sent bien que ce manque est trop réel, encore aujourd'hui.
    "Et maintenant, Marie-Claire, que vas-tu faire?"
    Bonne journée
    Patrick

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  5. "Et maintenant, Andrée, que vas-tu faire?" voulais-je dire évidemment...

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  6. Joli chapitre où on en apprend un peu plus sur la personnalité d’Urielle. Elle recherche la tranquilité et la solitude. Comme un rappel de ses années passées au pensionnat. Dans la bibliothèque elle n’a de compte à rendre à personne. Odeur du bois blond, de l’encaustique. La religieuse qui vient la chercher pour les Vêpres – vous allez les manquer- a-t-elle perçu la satisfaction qu’éprouve ton héroïne à passer quelques heures dans la bibliothèque ? Péché véniel ?
    Comment la clef s’est-elle retrouvée sous l’étagère ? Est-ce sa cachette ? Dans ce cas la personne qui l’y a mise va s’inquiéter de sa disparition. Est-elle tombée par inadvertance de la poche d’une autre religieuse ? Comment Urielle va-t-elle gérer cette découverte ? Cette bible, précieuse, est-elle liée à un secret ?
    Au plaisir de lire la suite,
    Cathy

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  7. Bonjour Andrée,

    Un texte habilement construit qui nous présente à la fois Urielle devenue religieuse et la petite Urielle privée de tendresse maternelle. Ce que je considère comme le point fort de ton texte, c’est la pudeur et la discrétion. Tu ne t’étales pas sur la souffrance de la petite fille incomprise : tu nous dis juste qu’elle a du mal à trouver un souvenir heureux. Et le lecteur encaisse ! C’est très fort.
    J’aime aussi beaucoup trouver des contradictions chez sœur Marie-Angélique le besoin de solitude en dépit de son choix de la vie monacale, le goût de la lecture qui alimente une curiosité et un désir e connaissances rarement encouragés dans un couvent, surtout féminin, et sa tendance à ne pas respecter scrupuleusement les règles. La sœur Marie-Angélique qui garde la clé sans en parler à personne est encore – heureusement ! – la petite Urielle dont l’escapade est évoquée dans le précédent chapitre.
    Dans ton prochain chapitre, sous le signe du blanc, une photo sera l’élément principal en lien avec une « première fois »
    Bon travail,
    Liliane

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