Andrée D - Urielle- Chapitre 1
Décembre 1960 – Urielle a 11 ans
La journée n’a connu
qu’un ciel morose. Les rafales de vent, pourtant puissantes ne sont pas
parvenues à balayer l’accumulation des stratus bas, tenaces, pisseux.
Accentuant l’impression de froid malgré les températures encore positives.
En cette fin d’année, la nuit est tombée brutalement sur le pensionnat, vidé de
la quasi-totalité de ses jeunes résidentes.
Pour le surplus, ne restent à perpétuelle demeure que les Sœurs de la
Communauté. Pour l’heure, elles endossent sans excès d’enthousiasme, la charge
de prendre soin des pensionnaires qui – pour une raison ou une autre – n’ont
pas rejoint leur famille pour les vacances de Noël.
Dont, dans la section
primaire, les seules Anne et Urielle.
Les pieds nus des deux amies ne trahissent leur course dans le couloir que par
un écho assourdi. La pierre bleue en absorbe les traces à peine laissées. Seuls
leurs rires étouffés pourraient les dénoncer.
« Chut ! Tu
vas nous faire repérer. En principe, on dort depuis au moins une heure… »
« Chut, toi-même ! Mais t’inquiète pas. La cuisine est déserte depuis
belle lurette, et les Sœurs sont trop occupées avec leur crèche et la
répétition de leurs chants. »
Les gonds de la porte du réfectoire grincent de façon sinistre, provoquant une
nouvelle cascade de rires, mains plaquées sur la bouche pour en atténuer la
sonorité. Echange de regards, les yeux ronds simulant la panique.
« Hoh là, là ! Qu’est-ce que ça sent bon ! »
Une rangée de cakes aux fruits confits finit de refroidir sur les antiques
grilles en fer, rongées ci et là par les assauts du temps.
« Urielle, non ! On a dit qu’on piquait des pommes dans le cellier.
Un cake et on est foutues ! Elles le verront à coup sûr ! »
« Oui, oui, les pommes. En tout cas, on mérite au moins ça… »
Urielle et Anne fourrent les pommes dans leurs poches de pyjama.
« Tu crois qu’elles ont compté le nombre de cakes ? Oh, regarde, il y en
a un qui est entamé. »
La tentation est trop forte et le menu du souper a été bien trop frugal et
insipide pour leur appétit. Urielle se saisit d’un des couteaux de cuisine
accrochés à l’aimant au-dessus du plan de travail et en tranche deux généreuses
parts.
Leur larcin accompli, les deux complices repartent en sens inverse, bouches
pleines, cœur léger battant la chamade. En omettant, dans la précipitation de
refermer la porte et en oubliant de nettoyer et ranger le couteau. Les miettes quant à elles, jouent au petit Poucet...
Clic ! Lumière drue, intense, brutale.
« Alors mesdemoiselles ! Vous prenez la liberté de voler le cake
destiné à l’orphelinat. C’est honteux ! Pensez à ces pauvres
enfants ! Vous êtes privées de dessert et de sortie jusqu’à la rentrée.
Vos parents en seront informés dès demain. Vous me copierez deux cent fois
« Le vol est un pécher dont je me repens » ».
Porte refermée rudement sur Sœur Aimée, sa figure de carême et sa sempiternelle
humeur maussade.
« Quelle menteuse, cette Sœur Aimée. L’orphelinat n’en verra pas une
miette de ces cakes. A moins que ce ne soit les Sœurs qui sont orphelines. »
Urielle pouffe une fois de plus.
La punition recèle deux bonnes nouvelles. D’abord, les Sœurs ne se sont pas
aperçues de la disparition des pommes. Ensuite, les filles sont dispensées de
la corvée du Noël familial : vieilles tantes moustachues, robe apprêtée, trop
petite et en laine qui pique, invités inconnus et léchouilleurs de joues
enfantines pour Anne. Quant à Urielle, elle se sent allégée de l’inévitable
interrogation : ses parents viendront-ils la chercher ou seront-ils
accaparés par plus important qu’elle. Elle sent la pression du conflit de
sentiments s’éloigner de ses préoccupations. Pour cette fois l’abandon sera de
son fait, la désillusion reportée à plus tard.
Les deux cents lignes
de « Le vol est un pécher dont je me repens » seront truffées de
« Le pécher est un bol dont je me détends » et autres paronymes
boiteux. Ignorés de Sœur Aimée, qui comme anticipé se contentera de mettre les
feuilles à la poubelle.
Bonjour Andrée,
RépondreSupprimerTout à fait truculent, ce texte! on a presque envie d'être à leur place (presque...) ! je parle surtout quand elles mangent leur cake! Evidemment, peut-être pas en tant qu'enfant presque abandonné par ses parents. Il y a donc deux facettes et c'est ce jeu qui dynamise ton texte essentiellement.
Pourquoi Anne reste-elle également au pensionnat? Est-ce aussi suite à des conflits familiaux comme Urielle?
Elles n'ont pas l'air d'être malheureuses; pourtant, Noël est un moment pour se retrouver, même si il a conflit. N'est pas pas le moment pour essayer de retrouver des solutions notamment familiales? Parfois c'est pire me diras-tu...
Pourquoi ne pas avoir envie d'organiser une fugue future (en hiver, c'est peut-être pas encore l'idéal....) , à 11 ans. Et il n'y a vraiment pas une personne agréable dans ces deux familles?
C 'est amusant tous les cas!
Bonnes fêtes de Noël pour toi en tous cas!!
Patrick
Bonsoir Andrée,
RépondreSupprimerAvant quelques commentaires sur ton texte et la question « pourquoi », je te souhaite une excellente année 2026..
Ton texte est riche, sensible, très visuel, et il réussit à mêler humour, nostalgie et émotion. Il donne envie de connaître la suite, de comprendre qui est Urielle, ce qu’elle deviendra et comment cette scène s’inscrit dans son histoire.
Souvenirs de pensionnat d’un autre temps … Malgré le peu de chaleur qui règne au sein des murs du couvent, Anne et Urielle ne paraissent pas attristées de devoir y passer les vacances de Noël. La punition me semble sévère, mais autres temps, autres mœurs… La vie de famille doit être peu réjouissante pour qu’elles préfèrent , à onze ans, la compagnie des religieuses à celle de leurs parents.
Pourquoi ? Y-a-t-il d’autres choses peu avouables qui se passent dans ces familles ?
Pourquoi ce vol de pommes et de cake est-il important ? Est-ce un rite de passage ? Une affirmation de liberté ? Une manière de créer un lien entre les deux filles ? Une métaphore de quelque chose de plus profond (manque, faim affective, injustice) ?
Bonne continuation,
Cathy
Petit message de Colette
RépondreSupprimerBonjour à vous tous, les amis,
Je ne trouve que ce moyen pour vous contacter et vous dire que Liliane est hospitalisée à Dinant suite à une mauvaise grippe.
Je l'ai eue en ligne ce matin. Elle se semble fort faible et la toux l'épuise depuis plus d'une semaine.
Bien sûr, elle s'inquiète pour l'atelier Escale du Nord qu'elle ne peut assumer pour l'instant. Ce qui veut dire que le blog est momentanément suspendu.
Un petit message de notre part lui fera certainement plaisir. et lui donnera la force pour combattre ce sale virus.
Montrons-lui qu'elle compte pour nous !
J'espère toucher tout le groupe par ce biais...
Je vous souhaite un beau week-end !
Colette
Bonjour Andrée,
RépondreSupprimerPlaisante évocation de la vie d'un internat religieux d'un autre temps !
Ce texte aurait pu être dramatique mais non, il est amusant tout en étant acerbe par certaines remarques bien vécues.
C'est un vrai bonheur que de te lire.
La question que l'on se pose maintenant c'est pourquoi ces gamines sont "oubliées" par leurs familles respectives ?
Je te souhaite une bonne et heureuse année et je joins mes voeux pour un rapide rétablissement de Liliane.
Bien à toi,
Jan.
Bonjour Andrée,
RépondreSupprimerUn texte vivant, nerveux à la fois drôle et émouvant. Ce qui frappe dans l’écriture, et ce qui renforce la dureté de la situation ce sont les pointes de cynisme. Je pense notamment au « surplus » qui désigne les petites filles abandonnées.
Très réussi aussi le paragraphe contrasté qui montre les gamines repartir le cœur léger sans penser à effacer leurs traces.
Et cette phrase qui dit tout sur la résilience enfantine : « La punition recèle deux bonnes nouvelles. »
J’ai particulièrement apprécié la remarque qui nous fait comprendre qu’Urielle préfère savoir qu’elle a fait une bêtise plutôt que d’avoir à reconnaître l’indifférence de sa famille. Très juste et tellement dur.
Bref, une réussite qui nous attache d’emblée à Urielle, enfant négligée certes, mais gosse pleine d’humour, à en juger par la rédaction de la punition.
Dans ton prochain texte, sous le signe du jaune, nous la retrouverons aux prises avec un bibelot lié à une déception.
Bon travail,
Liliane